Le train lancé à toute vitesse, le choc! C'est bien cela : nous avons déraillé, nous sommes tamponnés! Je n'en reviendrai pas. Impossible que j'en revienne! La notion rétrospective du péril m'épouvanta comme si le péril était à venir ; alors, halluciné par ma mémoire et par l'angoisse, me sentant replacé dans le wagon, j'attendais le heurt, avec l'inévitable mort. Il me semblait sentir sur mon visage le vent furieux de notre vitesse, coupant ma respiration, et je n'arrivais pas à concevoir que la catastrophe fût accomplie déjà, accomplie à mon insu.
— Quoi? Si vite? Et je n'ai rien senti. N'ai-je rien senti?… Cependant… Oui… Ce noir… Ces choses invisibles qui me serrent… C'est fait!
Je respirai fortement, dans le bien-être d'une délivrance.
— Si c'est fait, je suis blessé. Où? Comment? Sans aucun doute, je vais mourir. On n'échappe pas à un tel écrasement. Que je sois dans une cage de débris, cela est évident. Mais, des fers, des bois ont dû me poignarder en vingt endroits, et je vais mourir. C'est fini. Ça finit. Est-ce que je souffre beaucoup?
Attentif, écoutant le bruit de mon cœur, et tâchant de l'entendre, je regardais fixement devant moi : dans cette fixité, je perçus à quelque distance, en avant, une lueur.
— Je ne suis pas aveugle!
On peut donc se créer des joies, en toutes conditions? J'en eus une à ce moment-là, et bien réelle.
— Je vois!
Mais cette satisfaction, vous pensez bien, fut courte, car je possédais à peine ce renseignement initial, que déjà je le négligeais, pour suivre mon enquête sur l'état de mon corps.
A force d'attention, et en appuyant ma poitrine contre une matière résistante qui gisait devant moi, je réussis à percevoir le battement de mon cœur.