23 novembre. — Aux assises. Pendant toute l'audience, chaque fois que mes regards ont rencontré ceux du petit boucher, j'ai lu ma mort dans ses yeux. Il remue les lèvres pour répéter : « Ta peau… J'aurai ta peau. » J'étais troublé tellement que je ne sais ce que j'ai dit dans ma déposition. Le président a dû me rassurer. Les assassins sont condamnés, l'un à perpétuité, l'autre à vingt ans ; mais le petit boucher, qui débute, et qui n'a tué ni moi ni le passant, obtient seulement six mois. Voilà bien ma chance!

24 novembre. — Deux fois, cette nuit, la voix du petit boucher m'a réveillé ; il criait : « Ta peau!… ta peau!… »

25 novembre. — Mauvaise nuit, insomnie : je compte les heures. Je n'en ai plus guère à vivre. Encore six mois, et on me tuera. Pourtant, je n'ai rien fait de mal.

26 novembre. — Lubert vient de m'apprendre une bonne chose : c'est que le petit boucher devra purger sa précédente condamnation, qui était de deux mois ; cela me fait deux mois de plus à vivre ; mais de quelle existence! Je ne songe plus du tout à mon avancement.

31 décembre. — J'ai beaucoup maigri. Les bureaux sont fermés ; à trois heures, défilé chez le ministre. Je profite du congé pour aller voir le docteur. Il prétend que j'ai la monomanie de la persécution. Il me prescrit le repos et l'exercice, les douches et la campagne. Lubert me dit : « Pourquoi ne te prescrit-il pas d'avoir vingt mille francs de rente? » Lubert a raison.

1er janvier. — Aujourd'hui, je commence l'année de ma mort. Il neige pour la première fois : je n'aime pas la neige, mais c'est tout de même triste de penser que je ne verrai plus tomber la première neige.

8 janvier. — En plein bureau d'omnibus, dans la foule, la même voix a crié : « Ta peau! » Je me suis retourné, je n'ai rien vu. A-t-il donc lancé des amis à ma poursuite?

15 janvier. — J'ai donné congé de mon appartement. Je déménagerai au 15 avril. Le petit boucher ne découvrira peut-être pas mon nouveau domicile, puisque sa peine n'expire que le 23 juillet.

21 janvier. — Anniversaire de la mort de Louis XVI. Pourquoi n'a-t-on pas guillotiné le petit boucher? Ce doit être affreux, le froid du fer qui vous entre dans le corps!

23 janvier. — Deux mois pleins aujourd'hui! Dans six mois, je mourrai.