Assurément, l'existence n'a pas été drôle, pour ma femme! Peut-être ne m'a-t-elle trompé qu'à cause de cela? Que j'aie eu des torts, je n'en disconviens point. Mais qu'importe, maintenant? J'étais jaloux. Je l'aimais trop. Elle était admirablement belle, et j'adorais son corps. Je l'aimais avec fureur. J'aurais voulu mourir de l'aimer sans répit. Lorsque nous nous querellions, — ce qui arrivait chaque semaine, — et quand elle me voyait à bout, levant le poing pour l'assommer, elle n'avait qu'à rire, avec ses dents blanches plantées dans ses gencives roses, et mes poings s'ouvraient pour la saisir, la tordre, la rouler ; elle continuait à rire ; mes baisers lui mordaient les dents, et toute ma furie se fondait en ivresse.
Ça l'amusait, je pense.
Car elle en jouait, et je peux dire que de plein gré elle excitait ma frénésie, pour le seul plaisir de la voir et de se mettre en péril, pour la volupté perverse d'avoir peur, de se baigner dans une atmosphère électrique, de vivifier ses nerfs en exaspérant les miens, de vibrer mieux, de vivre fort, et de préparer la minute où ma rage et son rire s'uniraient en baisers.
Puis, un jour, elle s'est lassée.
A vrai dire, nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Nous nous aimions de façons différentes. Car elle m'a aimé, j'en suis sûr, et quelle femme donc aurait pu résister à la contagion d'une telle intensité d'amour? Elle m'aimait à sa manière, qui n'était pas la mienne, et qui d'ailleurs ne valait pas mieux que la mienne. Elle aimait en moi son orgueil d'être plus forte que la force, elle aimait sa victoire sûre, la toute-puissance de son rire, sa domination perpétuelle ; elle s'admirait dans mon amour, fière d'accorder tant, et vaguement vexée de recueillir si peu. Sans autre joie que de rire et de régner, elle s'abandonnait gaiement, sans passion : un tour d'amour, un tour de valse!
Un soir, elle a changé de danseur.
C'était se tuer, me tuer? La belle affaire! Elle a imaginé, comme toutes les femmes, que je n'en saurais rien. Longtemps, peut-être, elle a eu raison, et je n'ai rien su. Mais, le jour où j'ai deviné, le jour où j'ai soupçonné, la danse changeait de mesure! Imaginez un air de valse qui va se terminer par la Course à l'abîme…
D'abord, j'ai compris, à sa mine, que des choses nouvelles avaient dû se passer : lesquelles? Berthe changeait, mon amour ne l'amusait même plus : pourquoi? Cette espèce de lassitude lui était venue tout d'un coup : comment? Je ne suis pas un niais, et je suis jaloux. Probablement, j'ai découvert la vérité tout de suite. Quand je dis que je l'ai découverte, j'exagère : je l'ai seulement supposée. Je n'avais ni certitude ni preuve, mais une sensation qui devint une conviction, et cette conviction s'affermissait tous les jours.
Vous pensez bien que Berthe n'ignorait rien de mes soupçons : un caractère tel que le mien ne dissimule pas, il n'en est pas capable, et je n'essayais même pas de donner le change ; ce que je pense se lit sur mon visage : elle se savait épiée, et elle s'en égayait comme du reste. Mon inquiétude, mes regards scrutateurs, mes brusques rentrées à la maison, mes silences, les interrogatoires qui me faisaient battre le cœur et qui me rendaient pâle, si pâle que je me sentais blêmir, tout cela constituait un avertissement perpétuel, mais elle l'accueillait comme un jeu.
— Tu m'attraperas pas, Nicolas…