9 juin. — Au lit. Il me cherche. Aller dans la rue? Non. Jamais plus! Sous mes fenêtres, dans l'escalier, à chaque instant, il crie : « Ta peau! Ta peau! »

10 juin. — Je voudrais en avoir fini. Je souffre trop. Je vais devenir fou. Mais je ne veux pas mourir d'un coup de couteau. Autrement! Autrement!

11 juin. — Par ma fenêtre, je l'ai vu, sur le trottoir d'en face! Je jurerais que c'est bien lui, et qu'il m'a reconnu lui aussi ; il a mis ses mains aux coins de sa bouche et m'a crié, comme toujours : « ….. ».

12 juin. — Je…

13 juin. — …

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Journaux du 14 juin : « Hier, vers quatre heures du matin, les locataires du no 87 de la rue des Abbesses étaient réveillés par le bruit d'une détonation. On pénétra dans l'appartement de M. D…, employé au ministère de… ; l'infortuné gisait, à demi nu, devant sa fenêtre, la tempe trouée d'une balle et serrait un revolver dans sa main crispée. On attribue ce suicide à un dérangement d'esprit. »

LE PRISONNIER DE SON ŒUVRE

Ah! l'enfer, quand j'ai su qu'elle me trompait! L'enfer, quand j'ai tenu, enfin, la preuve tant cherchée, guettée pendant des mois, souhaitée en proportion du mal qu'elle allait me faire! Je suis ainsi, et je crois que bien des hommes me ressemblent ; on souffrira de savoir ce qu'on ignore, et la vie désormais ne sera plus tenable ; mais on veut apprendre quand même, et on le veut d'autant plus fort qu'on en souffrira davantage.

Pour moi, je suis un homme violent, et je ne m'en cache pas. Tous mes amis l'ont éprouvé. Je me suis brouillé avec bien des gens que j'aimais, et j'ai plus de dix fois gâté ma situation dans le monde, quitte à regretter mes violences, une fois qu'elles sont commises ; mais les gestes s'élancent de moi, et les paroles, sans que je puisse les retenir, et sans d'ailleurs que je l'essaie. C'est mon démon qui se démène, comme disaient les philosophes de jadis ; c'est ma bête qui sursaute, comme disent les savants d'aujourd'hui. Je deviens une brute, alors. Mes colères me rendent fou, et, le pire, c'est qu'elles vont croissant et qu'au lieu de se fatiguer elles s'exaspèrent par leur durée. Quand une idée se met à tourner dans ma tête, elle gire, gire, comme les chevaux de bois à la foire, mais toujours plus vite, toujours plus fort, et le manège s'emballe jusqu'à ce que tout craque et casse.