— A quoi bon chercher? Même si tu trouves, tu ne pourras pas me quitter!

Elle s'amusait à me rendre des baisers délicieux, pour m'affoler davantage, et ses baisers de praline me déclaraient en riant :

— Te passer de nous, le pourrais-tu, dis? Tu ne le pourrais pas, dis?

Vivant, non, je ne l'aurais pas pu, c'est vrai, et c'est certain ; je le savais aussi bien qu'elle a pu le savoir. Mais Berthe n'a pas songé qu'on peut mourir, et que, une fois mort, on se passe de tout. Elle a eu tort de ne pas songer à cela, et de ne pas se dire que si la torture du doute demeurait supportable, la certitude ne serait pas supportée par un homme tel que moi, et que nous en mourrions, elle et moi, tous les deux : elle, pour que nul ne touchât plus sa chair ; moi, pour n'avoir pas à vivre sans la possession de son corps.

Elle ne s'est pas dit cela! Elle en est morte.

Le jour où la preuve est venue, la mort est entrée avec elle, chez nous. Dans la minute même, l'idée de la mort nécessaire, indispensable pour nous deux, s'est installée en moi. Je n'ai pas hésité. Je n'avais pas le choix : lorsqu'il n'y a plus moyen de vivre, on meurt.

C'est tout de même curieux, l'homme : une espèce de calme s'est fait en moi, lorsque j'ai su. Ce fut, dans la première seconde, un choc, quelque chose comme une pierre reçue au sommet du crâne, et l'étourdissement, des cercles de lumière bleue, orange, verte, rose, qui roulent au milieu du vide noir. Puis, presque aussitôt, une sérénité lourde s'établit dans tout mon être. Me ferai-je comprendre, si je compare mon état à un bol de mercure? Ame et corps, un bloc, rond, opaque, et le niveau plat de la masse oscille sans frisson, à chaque pas, à chaque pensée…

Ce calme-là, voyez-vous, et qui ressemblait tant à une délivrance, c'était la notion profonde d'en avoir fini avec tout, et c'était déjà notre mort. Toutes mes dispositions se prirent d'elles-mêmes, en vue de notre suicide, et tout se trouvait combiné, préparé, décidé, sans que j'eusse délibéré sur rien : il ne me restait plus que des gestes à faire.

Lesquels? Ceux-ci : ne rien dire à Berthe, pour la posséder encore une fois, et, dans l'étreinte, lui crier tout, pour tuer d'abord son rire! Puis, ensemble et sans agonie, mourir pendant ce baiser-là. Il existe des toxiques végétaux qui procurent une telle mort : leur action sur le système musculaire en paralyse instantanément le jeu ; les muscles se pétrifient, le cœur en même temps que les autres : il s'arrête, la vie cesse de tourner ; le courant est interrompu ; l'homme s'éteint comme une lampe électrique.

Je ne vous narrerai pas les ruses qu'il me fallut déployer, pour me procurer le poison : cette goutte de mort était enrobée dans une ampoule de verre, minuscule et fragile.