Après cela, aussitôt après, et sans douleur, la nuit, le néant…
Après cela, sans commencement connu, l'obscure sensation d'un rêve, mais d'un rêve neutre, dénué d'images autant que de pensées ; une notion d'exister, mais une notion trouble, limbeuse, et que volontiers je dirais lointaine ; une douleur, mais une douleur flottante, et que je suppose comparable à celle des patients qu'on opère sous le chloroforme.
Puis, du temps…
Dans ce coma, peu à peu, le sens de la vie se dégageait : je ne me percevais pas encore, mais je m'apparaissais. Quand je pris mieux conscience de moi, ce fut uniquement par la douleur, qui, en quelque sorte, préexistait à moi et me ramenait à moi-même.
La douleur, toujours confuse, se précisa. Puis, elle devint plus nette encore. Localisée nulle part, elle était générale. Mais, à mesure que du temps passait, elle se localisa si bien, et partout à la fois, que je croyais discerner individuellement chacun de mes muscles et sa torture propre. Imaginez un cours d'anatomie sur l'animal vivant, et les innombrables faisceaux de chair maniés ensemble par des pinces, par des milliers de pinces automatiques qui fonctionnent de concert, qui tenaillent, tirent, détachent, compriment toutes les fibres de tous les muscles en même temps, séparément, sans en oublier une seule!
Par leur souffrance, j'apprenais une à une toutes mes cellules musculaires ; elles grinçaient toutes ; elles m'appelaient à l'envi. Le supplice, à mesure qu'il durait, loin de s'atténuer, gagnait en acuité.
C'est dans cette période que je repris ma pleine connaissance.
Ma chair se tordait, mais elle se tordait seulement dans ma pensée, car tout, de mon corps, restait immuable, et, dans ce tressaillement universel, rien ne semblait frémir. Mon être entier était figé dans sa douleur, qui vibrait seule au fond de lui. Aucun réflexe n'en secouait la masse inerte. J'étais un bloc de souffrance sous les aspects de l'impassibilité, une statue du sommeil dont les molécules se convulsent, un marbre douloureux, à peine teinté de vie, et qui vivait tant.
Puis, un moment fut, où je voyais.
Mes facultés de perception, en se dégageant de ma gangue, renaissaient imperceptiblement : je sus discerner les formes immédiates ; je n'enregistrais pas mes visions dans l'instant où je les percevais, car j'avais trop mal, et mon mal m'occupait tout ; les images entraient en moi et s'y déposaient, attendant la minute d'être constatées, et je les constatais tour à tour.