Morbide comme elle l'était, mon intelligence poussait plus loin l'illusion :

— Ma femme est ailleurs, hors d'ici, mais ailleurs, loin, peut-être ; elle va revenir, elle va entrer… Berthe!

Mentalement, je l'appelais, et peut-être même je l'appelais à mon secours.

Puis, dans cette morne stupeur, par à-coups et pour quelques minutes, la vérité ressurgissait : Berthe est là! Là, c'est elle, ce qui reste d'elle!

Alors, je la contemplais sans répugnance, avec une tristesse infinie, et, dans ces minutes-là, j'aurais voulu lui parler, l'implorer, me rapprocher d'elle, pour l'ensevelir, tendrement, pieusement, et surtout pour fermer sa bouche, pour fermer ses yeux.

Ses yeux… Son œil, plutôt, — car je n'en apercevais qu'un, — me navrait de pitié. Tout écrasé qu'il fût, et terne, il avait encore un regard, une fin de regard : immobilisé vers le plafond, attentif à des choses, il méditait infatigablement, et plusieurs fois, dans mon délire, j'eus l'impression que cet œil fixe travaillait à recueillir dans l'espace toutes les pensées de mon mutisme : Berthe écoutait par lui les paroles que ma voix était incapable de proférer, et que mon âme jetait à la sienne.

— N'est-ce pas, chérie, tu m'entends?

J'ai demandé cela, à un moment ; je me rappelle très bien avoir demandé cela. Mais l'œil ne m'a pas répondu, et j'ai compris qu'il m'entendait, mais qu'il ne daignait pas répondre.

D'abord, je me suis résigné, comme un enfant ; puis, j'ai recommencé et j'ai supplié. L'œil immuable déclarait : « Il a tué une créature vivante, et, maintenant, il l'implore. »

— Berthe…