Berthe! Ça, c'est Berthe! Ce ventre verdissant, qui se ballonnait, un sein marbré, pendant comme une gourde d'eau sale et l'autre sein aplati, une face torve et visqueuse, ça, c'était Berthe, son corps fin, ses seins magiques, son ventre radieux, son rire de défi! Ça!

Alors, tout d'un coup, pour la première fois, une pensée sauta en moi :

— Mon œuvre! Voilà ce que j'ai fait de sa beauté vivante! Voilà ce que j'ai voulu faire! Ce monceau d'infection, c'est le produit de ma volonté.

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Cette troisième journée fut atroce.

La fièvre me dévorait de soif, et j'entrais dans la période des angoisses morales ; pleinement lucide, je regrettais déjà mes tortures de la veille et de l'avant-veille, qui avaient fait de moi une brute sans pensée.

Il me semblait que le cadavre rayonnât du froid, et, de son côté, toute ma peau en était glacée. Par un effort qui dura des heures, je réussis à gagner l'autre bord du lit.

Mais, de là, je la voyais trop, ma victime! Malgré moi, avec une persistance de malade, je la regardais sans pouvoir ne pas la regarder. A peine mes yeux s'en étaient détournés que déjà elle les rappelait, et sitôt qu'ils retournaient vers elle, je recommençais le dur travail de baisser mes paupières. Mais quoi? Dès que je ne l'apercevais plus, elle se dessinait davantage et plus horrible encore, dans l'évocation ; sa masse inerte s'y faisait fluctuante, et roulait dans ma tête une marée de chair bourbeuse. Alors, pour chasser le cauchemar, je revenais vers la réalité.

Des heures ont passé ainsi : non pas toutes pareilles, comme vous pourriez croire, mais partagées entre des crises de folie et des somnolences au cours desquelles je considérais le cadavre avec une sorte d'hébétude.

A bout de forces, sans doute, je finissais par ne plus constater que sa présence matérielle, sans en tirer aucune déduction, aucune pensée, sans la comprendre ; l'identification ne se faisait plus, dans mon esprit, entre cette masse immonde et ma Berthe adorée. Je les distinguais l'une de l'autre. Car, il faut bien l'avouer, l'idée de la mort, cette brusque transition de l'être au non-être, reste foncièrement inconcevable à l'homme : pour imaginer qu'une créature pensante, dont les paroles et les gestes nous étaient familiers, ne pensera plus, ne parlera plus, ne bougera plus, jamais plus, il nous faut un effort tenace, une suggestion voulue, grâce à laquelle nous réussissons vaguement à entrevoir, par échappées, l'avenir de cette absence définitive : on pleure, on crie, on se désespère et l'on se tord les mains, mais c'est là des gestes physiques, qui ne prouvent rien, et tout au fond de nous notre esprit reste calme, puisqu'il persiste à ne pas admettre, et il y persiste parce qu'il ne comprend pas.