Ce sommeil m'a sauvé. Probablement il fut long, car il faisait grand jour, lorsque je m'éveillai, voyant tout, jugeant tout, épuisé, mais redevenu un homme.

Le premier mouvement que mes bras purent exécuter fut de se tendre vers l'ancienne adorée. A genoux, au bord de sa couche, je levais vers elle mes mains ressuscitées, mes regards de prière, mon remords inutile. Ah! comme j'ai pleuré sur le bord de ce lit, et comme elle est entrée dans moi, à travers mes larmes, l'image de ce corps qu'il ne faut plus décrire, la vénérable horreur de cette morte que j'avais faite!

Ah! oui, ce matin-là, je l'ai aimée saintement, l'impassible victime, et religieusement, d'un bel amour que je n'ai jamais connu durant ma vie, d'un grand amour expiatoire. Éclairé par la mort et dégagé de moi, je l'ai chérie pour elle et non plus pour moi-même, et je l'adorais de tout mon respect, de toute ma douleur, mille fois mieux qu'au temps de sa beauté!

En cet état d'esprit, une idée fixe s'intronisa en moi : « Je ne veux pas que nul la voie ainsi ».

Dans le vœu de l'ensevelir, je me traînai sur les genoux. Je traversai la chambre. Je gagnai la fenêtre ; je pus me hausser, et l'ouvrir. Tout le printemps entra chez nous, et l'infection s'évada dans le bleu.

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Vous savez le reste : un passant qui m'aperçut, debout à la fenêtre, complètement nu et m'écroulant sur le parquet ; les gens qui sont venus, et ma convalescence, l'enquête, le jugement…

On a eu tort de m'acquitter. On déclame des inepties! Qu'on hésite à guillotiner un homme, je le conçois, moi qui ai tué! Je le sais mieux que personne : nul n'a le droit de punir ; ni le mari, ni le juge, nul n'a le droit de tuer. Mais, si ce droit-là n'existe pour aucun, quelle aberration peut inspirer les êtres qui osent, sous couleur de justice, trouver à l'assassin des circonstances atténuantes? Il n'y a pas d'excuses au meurtre, quel qu'il soit! Afin de m'épargner, on a stupidement invoqué la passion, les lois du mariage, l'adultère de Berthe! Le rouge de la honte m'en montait au visage pendant que j'écoutais ces bavardages monstrueux! Avocats et jurés, on voit bien que ceux-là n'ont pas vécu, comme moi, face à face avec un cadavre qu'ils venaient de faire! Mais, voilà! ces messieurs ont une loi qui tue : ils n'osent plus l'appliquer, et ils n'osent pas l'abolir. Alors, lâchement, ils me cherchent des excuses, ce qui fait leur ignominie ; ils les trouvent, ce qui fait leur crime, et ils se détournent de moi en se lavant les mains.

Soyez tranquilles, Pilates! Ce que vous n'avez pas le courage de prescrire, pour l'exemple, je m'en charge, et moi, j'en ai le droit, n'est-ce pas? Je suis le maître de ma vie. De nulle autre, entendez-vous? mais je suis le maître de celle-là, et je la jette. Je n'en veux plus. Bonsoir.

LE PRIE-DIEU