Nous sommes, nous autres marins, des espèces de moines qui vivent dans le rêve, et notre vaisseau, exilé pendant des mois sur le désert des océans, ressemble à un cloître plus qu'à une caserne: on y peut méditer dans le recueillement, et vous croirez sans peine que cette solitude en face de l'infini exalte chez nous toutes les forces latentes et les exaspère dans l'inaction. Car l'espace, tour à tour, nous invite par sa magnificence et nous repousse par son immensité; dès qu'il nous a grandis, il nous rapetisse jusqu'au néant, il nous appelle hors de nous pour aussitôt nous refouler en nous, et notre misérable essor ne s'élance vers lui que pour se replier humblement.

Avec la constante notion de n'être qu'un atome, comment entretenir, devant la mer, devant le ciel, les mesquines préoccupations du monde? Elles n'osent remonter à fleur d'âme, et elles meurent de honte, dans leur nuit… Alors, avec nos aspirations sans but et nos appétits sans pâture, nous nous ramassons au fond de nos consciences, en sorte que vraiment nous sommes des concentrations d'humanité et les thésauriseurs de nous.

C'est ainsi que la mer et le ciel font de nous autres les amoureux par excellence, très riches et très naïfs, et si j'étais femme un peu idéaliste, je souhaiterais l'amour d'un marin…

Tout cela me fut dit excellemment par mademoiselle Lucie R…, entre deux valses, au bal de l'Amirauté. Cette étonnante jeune fille me charma par la finesse de son esprit: elle avait, en toutes matières, des compréhensions rapides, subtiles, et une pénétration psychologique bien rare pour son sexe et son âge; ce qu'elle ne savait pas, elle le devinait au moment de l'entendre, et lorsqu'elle avait demandé les raisons d'une chose, il suffisait d'en commencer l'exposition pour qu'elle achevât le travail, si bien que sa prompte intelligence terminait vos phrases lorsque vous les cherchiez encore.

Cela n'offusquait point, tant cette jolie personne y mettait de gentillesse et de gaieté; on ne percevait en elle aucune prétention, aucune vanité, mais un besoin de se dépenser, d'aller vite, d'en finir, et cette hâte avait le charme d'une confidence: auprès d'elle, on pensait à deux, on était deux, on était ensemble et amis.

Je suis pourtant timide, surtout avec les femmes. Mais elle avait je ne sais quoi d'engageant, qui rassurait, et je me mis à lui répondre ce qu'on ne répond qu'à soi-même. Sans me souvenir que j'avais devant moi une femme, presque une enfant, je racontais ce qu'il lui plut d'apprendre sur le monde ou sur moi, et je me confessais sans m'en apercevoir.

Elle était curieuse de la vie, des émotions inconnues d'elle et des pays lointains, de tout ce qu'elle ignorait et de tout ce qu'elle n'avait pas. Ses yeux interrogateurs disaient l'exubérance de la sève emmagasinée dans ce petit être en attente de la vie. Ah, cette enfant eût fait un beau marin! On la sentait décidée, héroïque, capable de tous les courages, prête à tous les assauts, avide d'agir, et impatiente!

Coquette? Nullement. Très vivante, et c'est tout: peut-être un peu trop vivante pour une fille.

Huit jours, sans relâche, je pensai à elle; et, quand je la revis, je lui dis:

—Je vous aime.