Elle eut un instant d'émoi, et fronça un peu les sourcils, à peine, comme on fait en recevant un choc léger, mais imprévu. Puis elle se moqua de moi, gentiment, battit de l'éventail son genou, les plis de sa robe, et bientôt parla d'autre chose.

Deux semaines plus tard, elle me demanda en souriant:

—Et ce grand amour?

Je répondis:

—Je vous aime.

J'étais grave, et elle ne sourit pas davantage. A mon tour, je parlai d'autre chose.

Mademoiselle R., m'avait présenté à ses parents, braves gens éblouis d'elle, qui lui obéissaient avec reconnaissance, et qui, ne croyant qu'au bien, laissaient à leur fille une liberté trop grande. L'enfant gâtée allait et venait à son gré, sans contrôle, et ces trois êtres s'aimaient bien. Une complaisance perpétuelle réglait tous leurs rapports et chacun n'avait souci que des autres: l'intimité de ce foyer était reposante et douce; je me plaisais à y revenir. De leur côté, le père et la mère m'accueillaient avec bienveillance, et des liens d'amitié s'établirent bientôt entre eux et moi. Me considéraient-ils comme un gendre possible? Je crois que tout calcul était absent de leur esprit et que d'ailleurs ils appréhendaient le mariage de leur enfant bien plus qu'ils ne le désiraient.

Leur sympathie était sans arrière-pensée. Ils me témoignaient de la plus entière confiance: on nous laissait seuls, parfois, pendant des heures, à la maison ou dans la campagne: je n'aurais eu garde d'en abuser, et ma réserve se faisait d'autant plus rigoureuse qu'on nous donnait une liberté plus grande.

Cependant, le charme m'avait pris chaque jour davantage; je ne cherchais plus à résister au sentiment qui me portait vers la jeune fille. Ce que j'avais pu voir et juger des siens achevait ma décision, et je ne souhaitais rien tant que d'être agréé comme un fils dans une famille si tendrement unie et de simplicité si probe.

Tout à coup, mademoiselle Lucie devint triste.