UNE CRÉATURE BIZARRE

La villa de ses parents était proche de la nôtre. Elle, mon frère Octave et moi, avons fait ensemble bien des tas de sable sur la plage, quand nous étions petits. Chaque été, aux vacances, on revoyait Olga. Je ne l'ai jamais aimée, à vrai dire. Même, elle me déplaisait fort, et nous nous querellions avec plaisir. Je la connais bien. Je la connais trop. A dix ans, Olga s'aperçut qu'elle avait de grands yeux verts et des cheveux très blonds. Dans la rue, on se retournait pour la regarder, et les gens disaient: «Oh! la jolie fillette!» Invariablement, quelqu'un répondait: «Elle est bizarre.» Olga entendait tout, et pensait:

«Je suis bizarre.» Si elle apercevait son visage dans une glace, elle concluait: «Il est bien vrai que j'ai une tête bizarre.»

En effet, l'extrême blancheur de son teint, la rare pâleur de ses cheveux, l'étonnante limpidité de ses yeux glauques constituaient un ensemble d'étrangeté précieuse, inquiétante. Ses yeux clairs étaient impressionnables à tous les reflets, comme des miroirs, et changeaient de couleur, selon qu'on était dans un bois ou sur le bord de la mer: quand Olga s'habillait de noir, ils étaient verts; une robe bleue les rendait bleus, et le soir, aux lumières, ils devenaient jaunes, en or liquide.

A douze ans, la petite fille, instruite par les propos entendus, avait déjà dans son tiroir tout un jeu multicolore de rubans et changeait de parure pour diversifier ses yeux. Tout d'abord, elle alternait les tons, au hasard; mais bientôt elle s'étudia à les choisir pour donner à ses regards une couleur en harmonie avec les sentiments qu'elle prévoyait pour la journée. Au moment de sa première communion, elle ne porta que du bleu, pour mettre dans ses prunelles une pureté céleste: elle fut la plus angélique des communiantes, et le succès qu'elle obtint en revenant de la Sainte-Table influa sur toute sa vie, car elle résolut alors de cultiver avec grand soin le mensonge des apparences: et, ce matin-là, le cabotinage, pour toujours, s'installa dans son âme.

Elle résolut d'être bizarre, comme son aspect, et changeante, comme ses yeux. Puisqu'elle ne ressemblait pas à tout le monde, rien ne lui parut plus désirable que de ne ressembler à personne. A quinze ans, elle décréta l'horreur de la banalité, en conçut la haine, et délibéra de ne rien admettre en elle de ce qu'on admet à l'ordinaire. Elle s'y appliqua avec soin.

A vrai dire, elle était douée. Tout cela n'eût été que des mots si la nature ne l'avait, par avance, organisée merveilleusement pour la perversité. Son grand-père maternel était mort en odeur d'alcoolisme, et sa mère, à qui l'on reprochait quelques amants, n'avait jamais su leur demeurer fidèle.

L'éducation d'Olga avait été fort négligée; elle se développa elle-même, c'est-à-dire selon ses instincts; elle y ajouta quelques lectures, plutôt scabreuses, et certes, elle savait à quoi s'en tenir sur toutes matières. Comparant alors la réserve du monde et sa bonne tenue aux renseignements plus sincères qu'elle avait recueillis dans les feuilletons et les manuels de médecine, elle conclut que la vie possède deux faces: celle qu'on cache et celle qu'on montre. L'hypocrisie sociale lui fut ainsi révélée, et, comme elle avait décidé de ne point ressembler aux autres, elle détesta l'hypocrisie.

Désormais, elle afficha en lettres capitales, sur les murs de son jeune cerveau, le mépris des autres, de tous et de tout.

Elle s'attacha particulièrement à constater la polygamie réelle de nos mœurs sous notre apparente monogamie: elle y réussit maintes fois. Elle étudia les auteurs qui ont méprisé l'homme: elle se détourna des romans, parce que tout le monde lit des romans, et se livra aux moralistes amers, aux poètes gastralgiques; les philosophes eux-mêmes complétèrent son initiation. Mais cette pâture âpre était trop violente pour elle: elle perdit peu à peu tout ce que ses lectures corrodaient l'une après l'autre, et ne mit rien en place, que des formules. Essentiellement femme, elle s'assimilait les phrases avec une facilité qui la grisait: ce fut une ivresse, une orgie, et ce petit crâne tournoya d'orgueil, au son des paroles qui circulaient en lui. Elle les avait si bien retenues et faites siennes, qu'elle ne se souvenait plus de les avoir apprises, et qu'elle pouvait, en les relisant chez l'auteur, éprouver la jouissance d'une rencontre intellectuelle avec les plus vastes esprits.