—Je suis bizarre!

Pourtant la malheureuse, qui se prétendait nourrie de grandes idées, n'en était que vêtue: elle ne les portait point en elle, mais sur elle, comme une tunique qui la faisait magnifique; et, dans le fond de son être, il n'y avait plus que le vide.

Sur cette solide base de néant, elle dressa l'échafaudage de son existence. Prenant le contre-pied de tout, elle considérait une chose acceptée par le monde comme une erreur à réprouver, une hypocrisie à fuir. Tout est mal ici-bas! Donc, pour atteindre au bien, il suffit de savoir ce que prescrit la société humaine, et d'agir à l'inverse; toutes les prohibitions nous indiquent infailliblement nos devoirs et nos droits, et ce que le monde défend, on peut être assuré que la raison le souhaite.

Elle argumentait ainsi, d'une voix charmante, et s'amusant très fort de scandaliser la famille et la bourgeoisie.

—Je suis une révoltée!

Au début, elle n'avait formulé ses théories que pour le plaisir d'étonner, mais à force de les entendre répéter par sa douce voix, elle finissait par les vénérer: car la jeunesse, en dépit de tout, a besoin d'une sincérité quelconque.

Olga devint grande fille et s'admira de plus en plus. Le soir, avant de se coucher et quand elle était nue, (puisque les jeunes filles ne se mettent point nues), elle contemplait dans sa psyché cette créature bizarre, spéciale, unique, ce monstre délicieux et déconcertant qu'elle allait être dans la vie: elle s'encourageait d'un sourire, se récompensait d'un baiser que, du bout des doigts, elle envoyait à son image, et s'aimait.

Il fut alors bien convenu qu'elle se moquerait de tout, du scandale, du monde, de la loi, et qu'elle vivrait enfin, qu'elle vivrait intensément! Faute d'écrire, elle aussi, des œuvres subversives, elle en mettrait toute l'âme dans ses actes, et cela vaudrait mieux encore!

—On s'ennuie tant et l'existence est si banale!

Elle s'efforçait donc de compliquer la vie, d'y introduire des coups de théâtre, supérieurement littéraires, et elle poussait au drame les moindres aventures, afin de se récréer en des émotions insolites, violentes, s'il était possible. En rêve, elle combinait pour son avenir des chances anormales et s'arrangeait une destinée illustre: son passage étrange sur la terre devait marquer dans la mémoire des siècles! Pourquoi non? Elle en méritait l'honneur, elle qui différait de la foule à la manière des grands hommes! Elle décida d'être héroïne, sans néanmoins savoir de quel drame ou de quel roman, ni même si elle aurait le rôle sympathique. Elle se distinguerait par ses amours dévergondées, ou par sa froide austérité: peu importait pourvu qu'elle se distinguât. L'existence de Béatrix est aussi peu banale que celle de madame Lafarge, et la belle Olga ne considérait point comme inadmissible l'hypothèse d'aller jusqu'au crime ou jusqu'au martyre.