—Pauvre chérie! Comme elle doit être malheureuse, pour s'exaspérer ainsi!

En fait, je devenais très malheureux aussi, et impatient comme elle. La grande joie de se dire qu'on est deux sur la terre, au bout d'une semaine, ne me suffisait plus.

Rœschen était à moi, si bien, si peu! Je m'irritais de ne la voir jamais qu'au loin, et de la sentir mienne sans l'embrasser jamais, de compter les jours qui passent et de piétiner dans l'attente de rien, de voir approcher l'atroce date du départ, et de n'avoir rien fait pour assurer notre bonheur! Ce souci m'angoissait au point que j'eus peur de tomber malade.

La nuit, pendant des heures, je surveillais, sur son rideau, la lueur dorée d'une veilleuse…

—Elle dort là!

J'évoquais son beau corps et ses seins blancs entre ses bras tendus.

—Tes lèvres! Donne-moi tes lèvres!

J'envoyais des baisers dans les ténèbres, vers le mur épais. Chaque nuit, le même rossignol chantait entre nous deux, dans le même tilleul, comme au soir de l'apparition; et chaque nuit, dans la même musique, pendant des heures, je guettais. Mais l'idole ne se montra plus, et de nuit en nuit davantage je m'enfiévrais d'impatience.

C'est ainsi que l'idée me vint d'aller à elle; la tentation, d'abord, me parut folle, offensante pour la jeune fille, périlleuse pour moi, et je la repoussai; mais bientôt je ne vis plus que le bienfait de cette combinaison, les félicités qu'elle promettait; peu après, elle me parut nécessaire, indispensable; finalement, je n'examinai plus que les moyens pratiques de réussir.

La tâche ne semblait pas matériellement très difficile: descendre au jardin, cela m'était aisé, et quant au mur mitoyen, fait de moellons irréguliers, je l'escaladerais en un instant; le plus pénible serait d'atteindre, au premier étage, la fenêtre de Rœschen. J'examinai soigneusement, à la lorgnette, la disposition des lieux, et j'étudiai la muraille, pierre par pierre. Le cœur me battait si fort que la jumelle tremblait devant mes yeux. Un volet du rez-de-chaussée et une gouttière avec ses crochets de fer devaient faciliter mon escalade. Vingt fois je la refis en pensée: ici, mon pied gauche, là, ma main droite; rétablissement, la main gauche ici, droite, gauche, et j'atteignais au bord de la croisée; rétablissement: «Je t'aime!» Et des baisers!