Enfin, la nuit arriva. La ville s'endormait de bonne heure. L'une après l'autre, je vis les fenêtres s'éteindre. Les jardins bleus se remplirent de calme. Le rossignol chanta longtemps et se tut, comme le reste. Le parfum des fleurs vivait, seul, dans la nuit, et les heures tombaient d'un clocher. J'attendais. Tout à coup, la fenêtre de Rœschen s'entr'ouvrit. Nous n'étions convenus d'aucun signal, mais je pris cet acte pour un ordre, et je partis.
L'entreprise n'eut, au début, rien d'agréable. Plus que de plaisir, le cœur me battait d'anxiété et presque d'épouvante. Avec les précautions d'un voleur, je devais me faufiler dans l'ombre, ouvrir des portes; il me fallut un bon quart d'heure pour atteindre le jardin de notre maison. Dehors, je repris haleine. Je ne redoutais plus guère de réveiller mes hôtes, et le plus difficile me paraissait accompli. En effet, je me hissai sans peine sur le mur mitoyen, qui n'avait pas trois mètres de hauteur, et, quand je retombai dans le jardin de la bien-aimée, sur la terre qui lui appartenait, chez elle, je crus atteindre au paradis: le contact du sol m'électrisa de joie.
Je ne craignais plus, je ne pensais plus. Je me ruai vers la maison.
J'avais si bien calculé par avance les détails de mon escalade que tout s'effectua sans encombre, au commencement du moins: par le volet du rez-de-chaussée, les crochets de la gouttière et le linteau, j'atteignais déjà la pierre d'appui; mais je la trouvai ronde et sans prise; mes mains glissaient sur elle; accroché au mur, repoussé par lui, je perdais l'équilibre, et le poids de mon corps m'emportait en arrière…
Là, j'ai connu le petit frisson de la mort; j'ai murmuré: «Rœschen…» Elle ne vint pas. «Pourquoi ne viens-tu pas?» Sa main seulement, un pan d'étoffe que j'aurais pu saisir, et je reprenais équilibre, j'étais sauvé! «Adieu, Rœschen!»
Ce drame d'agonie n'avait pas duré dix secondes. Je me souviens que j'avais fermé les yeux pour mourir; mais je les rouvris, et, d'un élan désespéré, prenant appui sur mon propre poids, je sautai en avant. Mes doigts purent s'agripper aux ferrures du balcon. J'y déchirai ma peau. Ah! la bonne douleur, qui me rendait la vie! Mes bras m'enlevèrent; d'un coup de reins, je fus au bord de la fenêtre, et, lentement, je poussai la croisée, et, lentement, ma tête pénétra dans la chambre.
La bien-aimée me regardait, tranquille, assise au bord de son lit.
—Rœschen!
Elle ne bougea pas en me voyant entrer. Elle n'éprouva aucune gêne, et, pourtant, elle était à demi nue, recouverte seulement d'une ample chemise qui dégageait son cou et modelait les rondeurs de son corps.
J'étais assurément le plus ému des deux; n'osant avancer, je répétai: