Tu n'as jamais connu les circonstances qui, l'automne dernier, amenèrent mon mariage, si imprévu, si brusquement décidé. Tu m'accusais alors,—oh! gentiment, et je ne te reproche rien,—d'être une amie peu confiante, dissimulée; tu te trompais, car j'étais simplement une femme heureuse, et d'un bonheur inespéré, que je n'osais pas dire, osant à peine y croire.
On s'est rencontré, on s'est aimé, alors que ni lui ni moi n'attendions plus rien de la vie.
Moi, tu le sais, pauvre, ayant vécu tristement ma jeunesse, dans le travail, la solitude, sans amour, j'avais déjà vingt-sept ans, et trop de raison pour espérer quoi que ce fût de l'avenir.
Lui, au contraire, avait eu l'espérance, et dix ans de félicité, mais la mort tragique de sa femme avait tout brisé en lui, autour de lui, et, par un chemin de fleurs il était arrivé à la même détresse morale où dix années de souffrance m'avaient si lentement conduite…
Alors, nous nous sommes rencontrés sur le bord de la mer, dans le cadre odieux d'une villégiature bourgeoise, où le médecin m'envoyait pour rétablir mes forces, où le médecin l'envoyait pour soigner son enfant. Il se promenait tout seul, tenant son petit par la main, comme une maman; et moi aussi, je vivais à l'écart, n'ayant aucun goût pour les ragots de la plage et les niaises médisances de ces gens qui trouvent moyen de se jalouser, quand ils méritent si peu de faire envie.
Tous les jours, plusieurs fois par jour, je le voyais passer, regardant devant lui, loin, dans le vague; lui seul m'intéressait en ce pays, mais nous ne nous parlions pas, et même il ne m'avait point remarquée: je ne songeais nullement à m'en offusquer, car je ne suis guère coquette, et ce couple d'un père et d'un enfant m'inspirait tout juste la commisération que l'on a pour un malheur rencontré dans la rue.
Le petit être surtout me faisait peine à voir.
Il était si joli, si beau, avec ses cheveux bouclés et ses yeux où le rire ne durait qu'un instant; il avait des gravités subites, le pauvre baby, comme s'il eût compris son malheur de n'avoir pas de mère: et j'aurais voulu l'embrasser.
J'ai toujours adoré les enfants, et peut-être ma grande tristesse de vieille fille venait moins d'une jeunesse sans amour que d'une maturité sans berceau. Tu te rappelles comme on riait de mes poupées, à la pension? J'étais le modèle des mères. Hélas! je donnais, par avance, à des chérubins de carton, la tendresse qui, plus tard, allait m'être interdite, les caresses que ne devait jamais recevoir un enfant sorti de ma chair. Peut-être est-ce par une revanche de cette passion déçue, et pour vivre auprès des enfants, que j'ai choisi, à l'heure de gagner mon pain, le dur métier d'institutrice?
Mais, je divague, et je ne te raconte pas. Voici. Je me dépêche. Un matin, le mignon petit, en trottant sur la plage, tomba devant moi et je courus le relever. Son père accourait aussi. L'enfant pleura très fort et le père en avait les larmes aux yeux. Est-ce que tu peux voir pleurer un homme, toi? Je fus toute bouleversée, et quand nos regards se croisèrent, j'en eus au cœur une secousse. Je dis: «Oh! monsieur, rassurez-vous: ce n'est rien; il n'a pas de mal.» M. Lanjorais me remercia beaucoup, et s'éloigna.