Depuis lors, il me saluait poliment, et l'enfant venait m'embrasser.

Un jour, on se rencontra dans le bois. J'étais assise et je lisais, quand ils survinrent. Le petit Albert ne voulut pas me quitter. Le père s'excusa d'abord; puis, on parla du pays et des paysages, qui nous plaisaient par leur tristesse grave, et tout de suite on comprit que l'on se ressemblait un peu. Pourtant, la conversation n'avait duré guère, car M. Lanjorais ne voulut pas prolonger l'entrevue dans ce lieu écarté, et je lui sus gré de sa discrétion. Tout de même, pour la première fois de ma vie, je m'étais trouvée seule au fond d'un bois, en présence d'un homme, et j'en avais ressenti une bizarre impression, faite d'un peu de malaise avec un peu de charme…

Tu devines que désormais on se parla fréquemment, sur la plage. Nous y trouvions tous les deux un plaisir discret, qui nous reposait des banalités ou des sottises proférées autour de nous, et de notre ennui.

L'enfant m'adorait. Sitôt qu'il m'avait aperçue, son petit air rêveur se changeait en gaieté; il ne riait qu'avec moi. Cela nous rapprocha beaucoup. Au bord de la mer, l'intimité se fait vite. Notre sympathie devint bientôt une confiance. L'un après l'autre, j'avais raconté tous mes pauvres secrets, et ma solitude, ma résignation; je me montrais sans arrière pensée, comme à toi, et tu seras peut-être jalouse si je t'avoue que je trouvais à ces confidences, un soulagement qu'elles ne m'ont jamais procuré à ce point, quand je les faisais à ton amitié de femme.

Cela encore me soulageait, lorsqu'il parlait à son tour: c'était comme d'entendre ma peine formulée par une autre voix, et je me reconnaissais en lui. Il ne parlait point de sa femme, mais seulement de sa détresse. Je m'abandonnais sans contrainte au charme de cette amitié, et je n'y soupçonnais aucun péril, n'ayant jamais pensé qu'un homme veuf fût un homme libre. J'imaginais naïvement que nous avions agrémenté, l'un par l'autre, nos vacances, et quand arriva le jour de mon départ, je fus toute surprise du vide nouveau que j'entrevoyais dans l'avenir, et qui m'épouvantait déjà. Le petit Albert pleura, cria: «Je ne veux pas que tu t'en ailles! Je veux que tu restes!»

Il eut presque une crise de nerfs, et nous restions là, devant lui, son père et moi, gênés, regardant l'enfant, regardant en nous, n'osant nous regarder l'un l'autre.

Ce soir-là, il m'a dit: «Je vous aime.» J'ai failli m'évanouir, en entendant ces trois mots, dits pour moi, dits à moi, et que je croyais ne devoir jamais entendre que dans les vers des poètes, ou sur la scène des théâtres. Alors, comme par enchantement, je me suis aperçue que je l'aimais.

Ce fut une grande joie douce, une espèce d'ivresse sereine, et je n'avais rien éprouvé de tel, depuis le jour de ma première communion. Je me suis jetée sur l'enfant, que j'ai pris dans mes bras, et je cachais dans ses boucles mon visage et mes larmes. J'ai bien tendrement, et même un peu follement, baisé son mince cou blanc et ses joues roses, brunies de hâle marin. Je n'étais plus une exilée, dans le monde. J'étais une autre femme, presque une mère. La vie s'ouvrait, délicieuse, et je venais de naître. Comme c'est bon, d'avoir gardé toute la pureté de son cœur, de sa pensée, et de sentir qu'on est la vierge d'un unique amour! Il m'a semblé qu'alors seulement je comprenais le pourquoi de ma vie passée, et le but de la route solitaire que j'avais désespérément suivie, sans savoir où j'allais.

Voilà comment nous nous sommes mariés. J'étais pauvre, et mon fiancé, sans être riche, possédait le nécessaire: mais nous n'avons, ni l'un ni l'autre, pensé à ces choses. Il a changé d'appartement, car tous deux, et sans en rien dire, nous le souhaitions également, lui pour ne pas m'introduire dans le logis de la morte, et moi pour ne point me heurter aux perpétuels souvenirs de celle qui m'avait précédée.

Je n'étais pas jalouse, pourtant, et je me livrais toute à mon bonheur.