Car mon bonheur, tout d'abord, me parut sans tache. Notre vie était délicieuse. J'aimais infiniment notre petit Albert, et presque avec reconnaissance, car ma félicité me semblait être un peu son œuvre.

Puis, tout a changé. Brusquement? Petit à petit? Je ne sais pas, je ne peux pas te dire. Il y a des choses qui s'arrangent au fond de nous, lentement: on ne s'aperçoit de rien, et le travail se continue; un beau jour il est fini.

....... .......... ...

Je reprends cette lettre interrompue. Que te disais-je? Je me souviens: j'allais parler du petit Albert.

Comment ai-je pu en venir à détester ce pauvre enfant?

Écoute! Je t'en prie, avant de me condamner, écoute-moi!

Il faut que tu saches une chose: ce petit ressemblait à sa mère, crois-moi, beaucoup trop.

D'ailleurs il y a ceci que tu ne dois pas oublier: j'aimais d'amour, moi, avec toute la passion contenue de toute ma jeunesse; j'adorais mon mari, il était mon culte, mon obsession, te l'avouerai-je? mon désir! Il était tout!

Or voilà que, peu à peu, je sentais une dissonance entre nous, et une gêne que je ne m'expliquais pas. Je me rappelle des minutes où j'avais honte d'aimer: oui, honte, devant lui, à cause de lui! Une pudeur me prenait tout à coup, et j'aurais voulu me cacher de son regard. Je sais pourquoi maintenant, et je vais te le dire. Nos cœurs ne battaient pas ensemble! A l'enthousiasme de mon premier amour, il répondait par une affectueuse camaraderie. Nous étions deux créatures qui ne parlent pas la même langue. C'est tout. Et c'est atroce.

Oh, bien sûr, je n'en ai pas souffert, au commencement… Comment veux-tu qu'une pauvre vierge, toute neuve, devine rien à ces choses? On va de toute son âme, et le bonheur semble si bon, quand on s'est cru condamnée pour la vie à n'en jamais connaître aucun!