C'est toi, d'ailleurs, qui m'as aidée à comprendre. Te rappelles-tu cette parole sinistre, que tu m'as dite un jour, et qui me révoltait si fort? Tu prétendais que les hommes ne savent pas vivre dans la chasteté, qu'ils sont capables de se donner sans amour, et que la continence les amène à se croire épris d'une femme, alors que simplement ils ont le désir de la femme. Et tu ajoutais, avec ce joli cynisme que tu affectes pour m'étonner: «Vois-tu, ma chère, on est sûre d'être désirée, la veille; mais on n'est sûre d'être aimée que le lendemain.»

Cette phrase-là m'est revenue à la mémoire, un jour; et, depuis lors, elle m'a hantée. Elle expliquait tout! Est-ce que M. Lanjorais, après un an de veuvage, halluciné par la solitude physique, ne s'est pas leurré sur lui-même et la nature des sentiments qu'il éprouvait pour moi? Peut-être a-t-il pris pour un amour ce qui n'était qu'un besoin, et son erreur a fait notre mariage. Maintenant, dans l'existence commune, la vérité nous apparaît… A tous deux, elle apparaît, mais trop tard, et nous en souffrons, nous allons en souffrir! De plus en plus, nous en souffrirons: lui par ma présence qui le fatigue, par mon amour qui l'obsède, et moi par sa froideur, par son visible effort d'être aimable, poli!

Poli! Comprends-tu ce mot-là! La politesse d'amour! Oh, l'exécrable idée! Elle est entrée en moi, cette idée-là, comme un poison, et je la chassais, sans pouvoir m'en défaire.

Je me défendais contre moi-même, et je me disais: «Il est froid, voilà tout; sa nature est ainsi faite.»

Mais j'ai appris, un jour, que sa nature était tout au contraire, et qu'il pouvait connaître, comme moi, et qu'il avait connu, avant moi, l'exaltation, l'ardente folie, le double élan de l'âme et de la chair, l'amour total, l'amour complet, l'amour semblable au mien!

Près d'une autre, hélas!

Je te jure que je n'ai rien cherché, et que le hasard seul m'a fait trouver des lettres adressées par lui à sa première femme.

Je ne voulais pas les lire, d'abord, et j'ai résisté pendant trois jours. J'ai passé des heures devant le tiroir que j'ouvrais et que je refermais, sans pouvoir m'en aller de là. Sur la première enveloppe, je voyais mon propre nom, écrit par la main de Charles: «Madame Lanjorais…» Je palpais le lien de soie, l'épaisseur du paquet de lettres, et je me sauvais en tremblant.

A la fin, n'est-ce pas, j'ai lu…

Oh! ces lettres! Elles me brûlaient les doigts et les yeux! Il les avait écrites au cours d'un voyage, et ces pages quotidiennes, reprises dix fois chaque jour, étaient datées d'heure en heure, pour marquer mieux la perpétuelle obsession. En lisant, j'entendais sa voix; il ne parlait pas, il murmurait: «Tu es ma vie, je t'aime plus que je ne m'aime, et plus que tu ne m'aimes…—Quand on me force à t'oublier un instant, je ne vis plus; dès qu'on me laisse libre, je ressuscite: la vision de toi donne la vie…—Avant d'entrer dans ce lit d'hôtel, je ferme les yeux, et je te rêve couchée là, endormie; puis, je m'approche doucement, et je me penche vers toi, pour baiser ton front calme, tes yeux clos, tes lèvres entr'ouvertes; infiniment, je les baise: réveille-toi, ma mie, et vois que je suis là! Tu sens le thé, ma fleur de thé!…—Je me suis assis sur le bord du fossé, et j'ai cueilli des fraises sauvages; je les ai pressées, les fraises roses, bien fort entre mes lèvres, mais elles n'ont pas dit: Encore!…—Demain! demain! Il n'y a plus de mots pour crier ma joie, quand je pense à ce retour; il faudrait pleurer…»