Maintenant, je le déteste, leur petit!
Mon Dieu! N'était-ce pas assez des tortures que la jalousie me fait souffrir, sans y ajouter encore les aigreurs de la haine et le remords d'exécrer une créature innocente?
Car c'est épouvantable! Ma haine, que j'essayais d'abord de refréner et d'étouffer, est devenue plus forte que ma raison, et je ne sais plus ni la cacher, ni la contraindre! Ce baby que j'aimais tant, que je soignais, que j'endormais, dont je me croyais la vraie mère, et qui m'adorait, lui aussi, je ne peux plus le voir, depuis qu'il incarne la morte. Son aspect seul et son regard me bouleversent, me crispent. Il n'est point jusqu'à sa voix qui ne m'affole, car j'en suis venue à imaginer qu'il a la voix de sa mère, comme il en a les yeux, et dès qu'il parle, c'est elle que j'entends! Quand il rit, c'est pour me narguer! Quand il pleure, ses cris m'entrent dans la chair, dans tout le corps, comme des aiguilles, et croirais-tu pourtant que, malgré cette douleur physique, j'éprouve une volupté maladive à l'entendre crier ou pleurer, parce que c'est elle qui pleure, qui souffre: et je me venge!
Est-ce que tu me reconnais? Est-ce que je me ressemble encore? Comment peut-on changer ainsi?
L'enfant a bien senti que je changeais, et, lui non plus ne me reconnaissait pas. Il m'a d'abord recherchée un peu moins. Ensuite, il a pris peur de moi, vaguement, et bientôt, il m'évitait. Ces ruptures-là vont très vite, avec les enfants et les bêtes. Il s'est mis à me craindre tout à fait: maintenant, il me fuit.
Son éloignement m'a rendue plus nerveuse encore: et voilà qu'un jour je l'ai battu!
Son père était là. Il a vu. Il n'a rien dit, mais il est devenu très pâle. Il a pris son enfant, il l'a embrassé et l'a emmené. Il l'a couché lui-même, et je n'osais bouger.
J'avais peur de me retrouver en présence de mon mari. J'ai pleuré beaucoup. Quand M. Lanjorais rentra dans le salon, il me trouva dans les larmes. J'ai demandé pardon, bien sincèrement. Il a été très bon et m'a calmée avec des paroles indulgentes. Moi-même, j'ai confessé toutes mes peines, leurs causes, ma misère.
Ce fut alors entre nos âmes une espèce de rapprochement glacial, une de ces rencontres trop brusques à la suite desquelles on est plus loin l'un de l'autre, plus loin qu'auparavant. Quelque chose venait de se rompre: l'illusion, le charme? Il voyait clair en moi comme j'avais vu en lui, et nous comprenions nettement que nos deux esprits ne communiaient plus.
A cause de ce petit!