Ce n'est pas sa faute, mais comment veux-tu que je ne lui garde pas rancune? Est-ce que je suis maîtresse d'aimer, de ne pas aimer? On sent, on a du mal, on crie. Quelque chose, en moi, crie contre cet enfant qui est le spectre d'une femme, et j'ai beau me raisonner, me désoler, il a pris de jour en jour une importance plus terrible et presque fantastique: il n'est plus maintenant, à mes yeux, une simple évocation de sa mère, il est devenu elle; elle-même, entends-tu? l'Autre, celle à cause de qui on ne m'aime pas, celle qui m'empêche d'être aimée, qui m'en empêchera toujours, la morte qui me fait veuve!
Je suis folle, peut-être? Soit! Mais qu'importe, si je ne puis plus ne pas l'être? Je sens qu'il ne reste nul espoir, que tout est brisé, et voilà ce qui me révolte! Est-ce que je n'avais pas mon droit à du bonheur, comme une autre? Je ne l'ai pas cherché: on est venu me l'offrir, et l'on m'a dit: «Voilà ta part!» Alors, j'ai cru, et je me suis donnée toute, et maintenant, mon Dieu, je me trouve seule, plus seule qu'auparavant, puisque je l'ai touchée et que j'ai cru l'étreindre, la félicité qui m'échappe!
Plains-moi!
Je t'embrasse.
Louise.
....... .......... ...
«Chère amie, j'ai bien tardé à te répondre.
Tu me demandes comment je vais?
Mal: la douleur m'a rendue impressionnable à tout, et nerveuse. Ajoute à cela que j'ai maintenant l'appréhension d'une grossesse qui commence. Je ne suis pas encore bien certaine du fait, et déjà pourtant cette idée me trouble et me tracasse.
D'ailleurs, c'est une chose réglée: tout est pour moi un sujet d'inquiétude, et je redoute tout ce que je prévois. Je ne pense aux choses que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je rêve et je me réveille en sursaut. Pendant la nuit, des idées tournent dans ma tête, vite, vite; elles passent, elles changent, elles m'enfièvrent; je cherche des remèdes à mon mal, des arrangements à notre vie, des hypothèses qui ramèneraient le calme dans mon esprit, des drames où mon dévouement serait beau et me ferait aimer de celui qui dort à mon côté. J'imagine des folies, des romans, le feu, un naufrage, et je sauverais le petit, et je dirais, en le rapportant à son père: «Tu me le dois un peu, aime-moi donc aussi.»