On a fini par comprendre que de tels propos me sont pénibles, et on me dispense de les entendre.

Maintenant, je vais mieux. J'ose presque espérer. D'ailleurs, tu ne sais pas tout. Il s'est fait peut-être un miracle, dans notre maison, mais personne ne s'en doute, excepté moi.

Le jour même où mourut mon enfant, on vit une grande amélioration dans la santé de l'autre. Ne dis pas que c'est une coïncidence. Laisse-moi croire que je paie ma dette à l'autre mère. Moi, dont le rêve était de bercer une petite créature qui fût mienne, je me suis, par un crime, interdit cette joie. Je ne veux plus, entends-tu bien, je ne veux plus avoir d'enfant. Je n'en aurai pas. Je n'y ai plus droit. Je n'en aurai pas d'autre que celui de la morte, et, désormais, je sens qu'il est à nous deux, à elle, à moi, et presque autant à moi, puisque sa vie nouvelle, par la grâce de Dieu, est un peu faite avec la vie sacrifiée du mien.

J'ai demandé qu'on accrochât dans ma chambre le portrait de la morte que j'avais tant haïe. La peinture est en face de mon lit, en pleine lumière, et je la vois. Je lui parle.

Sans doute tu vas penser que je suis restée un peu folle, après cette crise. Peut-être. Mais cette folie, si c'en est une, est consolante, et j'y tiens. Maintenant, j'aime l'autre mère plus que je ne l'ai détestée.

A force de lui parler, je l'ai rendue vivante. A force de lui parler avec mes yeux, les siens ont fini par me répondre. Le croirais-tu? Elle, qui sait tout, ne me déteste pas! Ah! les morts valent mieux que nous. Ils se ressentent d'avoir vu Dieu!

On dirait qu'elle me pardonne. Est-il possible, pourtant, qu'une mère pardonne le meurtre de son petit?

Elle n'en parle jamais. Quand j'y pense en la regardant, elle répond:

—C'est un rêve, il n'y faut pas croire, je n'y crois pas; et la preuve, c'est que je te confie mon enfant: je te le lègue, il est à nous, partageons-le, et remplace-moi près de lui, ma sœur!

Elle est trop bonne, la morte, n'est-ce pas? Elle est si bonne! Je l'aime bien. Tu ne seras pas jalouse: je l'aime de tout mon cœur, à cause de sa bonté, et dans mon cœur elle passe même avant toi. Plus que toi, elle est devenue ma sœur, à cause de notre enfant commun, qui fait d'elle et de moi deux êtres en un seul.