Naturellement, mon père ne me donna aucun détail sur sa récente invention. Il avait trouvé: cet avis suffisait à ma curiosité; il m'emmenait; cette promesse suffisait à mon orgueil, à ma gratitude, et j'en délirais. Songez donc! Accompagner, dans le premier ballon dirigeable, l'inventeur! A neuf ans, collaborer à la réalisation d'un rêve humain! Doter le monde d'une victoire sur les éléments! Je concevais déjà la portée de cette chose avec une précision que mon père lui-même ne soupçonnait pas. Les grandes personnes ne se souviennent jamais du travail qui se fit autrefois dans leur petit cerveau; elles ne daignent pas se rappeler que certains enfants pensent aussi bien que des hommes, et sentent mieux.

Mon père tint sa promesse. Le jeudi, nous partîmes.

Il m'avait fait monter d'abord dans la nacelle. Il souriait. Il ne parlait pas. Il aménageait des choses, vérifiait des outils, des ressorts, des soupapes, tirait sur des cordages; il se baissait, il se relevait. Je voyais autour de nous la foule silencieuse, du respect, de la crainte. On devisait à voix basse. On me montrait. J'étais fier.

Mon père cria:

—Lâchez tout!

Je me sentis lancé en l'air, comme par une fronde, et la respiration me manqua: j'avais fermé les yeux, cramponné mes deux mains au rebord du panier, fléchi sur les genoux pour me cacher. A vrai dire, j'avais peur.

Je voulus murmurer:

—Père…

Le mot ne fut qu'un souffle entre mes lèvres. Après un instant, j'osai respirer; ensuite, j'osai entr'ouvrir les paupières, timidement: entre les brins d'osier, j'aperçus des toits qui fuyaient; je refermai les yeux. J'entendais, derrière moi, les pas de mon père, qui allait d'un objet à l'autre, et travaillait; j'eus honte de ma lâcheté: j'ouvris les yeux, tout grands, et je me dressai de toute ma taille, pour voir. Le sommet de ma tête dépassait à peine la rampe. Je me haussai sur la pointe des pieds…

Là-bas, à gauche, des toits bleus avec des reflets ressemblaient aux vagues d'un petit lac, et les rues étaient minces, entre les maisons écrasées. Un beau fleuve s'en allait très loin, avec des courbes. Plusieurs bois faisaient des taches bleues. Un bruit imperceptible nous parvenait encore de la ville. C'était si beau, si grand, ce spectacle, que l'admiration dispersa ma peur, comme le vent balayait les brumes. Je voyais les brumes ramper, au-dessous de nous, comme des bêtes, et ces reptiles blancs me semblaient être les seuls habitants de la terre azurée. Nous entrions dans le ciel. Je regardai mon père: il me parut un dieu.