Jeanne et moi, nous vivions de plus en plus séparés. Elle n’avait aucune place dans mon existence, j’avais l’impression de cohabiter avec un frelon énorme qui se cognait à toutes les vitres et qui défendait à ma pensée de prendre aucun repos. Enfin, lassée, je pense, du silence que j’opposais à ses tentatives d’explications et à ses essais de scènes, elle me quitta pour épouser un des derniers hommes qui, aux yeux de beaucoup de femmes, fassent encore figure de Princes Charmants, l’impérieux commis, en un mot, qui règne sans rival sur le comptoir des soldes. Quel agréable silence après tant de vacarme ! Je résiliai aussitôt le contrat qui me liait au monde des faits ; le hasard avait fait prospérer notre imprimerie ; le fils de mon ancien associé, qui était mort entre temps, désirait gouverner seul les rotatives et les typos ; il racheta ma part à un prix assez élevé et je retrouvai cette liberté de mon extrême jeunesse qu’il m’avait été si pénible d’aliéner depuis. — J’allais pouvoir, désormais, me consacrer à une grande œuvre philanthropique : le rachat des lettres de poètes, encore éparses chez les marchands d’autographes.

Je quittai l’affreuse maison de l’avenue du Maine et je m’installai rue de Vaugirard, dans un vieux pavillon, qui élevait au fond d’un jardin ses murs tremblants et bleuâtres.

Ce fut là qu’un soir, tandis que je lisais au coin du feu, quelqu’un sonna, timidement, à ma porte. Je n’avais pas gardé beaucoup de relations chez les vivants. Je tressaillis, comme si j’avais entendu déjà, il y avait bien longtemps, ce même coup de sonnette.

Ma servante vint me chuchoter :

— Il y a là une dame qui demande à voir Monsieur. Elle m’a dit qu’elle s’appelait…

Mais quel besoin avais-je de savoir ce nom que mon sang, que mon cœur me criaient ? J’étais déjà devant la porte.

Béatrice avait bien changé cette fois. Où était la mystérieuse apparition de Saint-Henri, la lumineuse enfant qui m’avait accompagné plus tard, la nuit, dans une forêt ? Béatrice était maintenant une femme comme les autres qu’aucune atmosphère spéciale n’isolait de la pauvre vie commune. Son visage avait emprunté au temps ce quelque chose de gris et d’effacé qui le caractérise. Elle se voûtait, hélas ! déjà, et autant elle hésitait naguère à entrer dans le tourbillon central du monde, autant aujourd’hui elle avait hâte d’en être sortie. Elle se réfugia dans le coin le plus sombre de la pièce déjà bien obscure.

— Voilà, me dit-elle, il me fallait bien revenir. Mon grand voyage est fini. Je rentre à Saint-Henri. Je n’en sortirai plus et je voulais vous voir et vous dire adieu.

— Et votre mari, Béatrice ?

— Il est parti avec une autre femme. Il faut vous dire, André, que j’ai perdu toute gaîté. J’ai eu deux enfants de mon mariage, deux filles… J’aurais voulu que vous les vissiez, elles ressemblaient à Eudes, à Madeleine. Je les ai perdues toutes les deux dans l’espace d’un mois. Alors je suis devenue si morose, si austère, si plaintive, que Paulin n’a plus pu me supporter. Je vivais au cimetière ou chez moi, devant un tiroir plein de petites robes vides. Cela l’a tellement exaspéré qu’un jour, pendant que j’étais sortie, il a mis le feu à la commode où elles étaient enfermées. Mais je n’avais pas besoin d’étoffes inertes, n’est-ce pas ? Cela ne l’a pas délivré. Il a bien fallu que mon mari cherchât quelqu’un de plus gai que moi.