— Ici, dit-elle, c’était ma chambre, et, quand j’ouvrais ma fenêtre, un acacia tendait une branche vers moi. Avril venait-il, je vivais, grâce à lui, dans une atmosphère de chapelle et de mois de Marie.
A ces mots, depuis si longtemps oubliés, s’ouvrirent, tout à coup, devant moi, des abîmes de lumière : des milliers de cierges autour de milliers d’autels et dans cette clarté unanime, les cantiques, l’odeur des roses et des pitosporums, la chaleur des cires fondues, une mèche qui charbonne et file, des étoffes d’or qui vont et viennent, et je ne sais quoi qui bondit hors de mon cœur, qui se jette au-devant de la vie, quelque chose qui n’est pas divisé, morcelé encore comme l’existence des grandes personnes, mais qui fait un grand nœud d’émotion, lié comme un nid d’oiseaux et chaud comme lui. Mois de Marie ! Saturation, confiance, amour, piété frénétique, union de l’âme avec une vie dont on croit alors qu’elle vient de Dieu et qu’elle va à lui, mais qui, en réalité, vient de l’avenir et court l’étreindre. Peut-être au fond, d’ailleurs, est-ce la même chose et portons-nous des sentiments identiques à cet inconnu que nous appelons l’avenir quand nous sommes jeunes et Dieu quand nous ne le sommes plus. Cette évocation fut à la fois si précise, si exaltante, si désespérée, que je crus que mon cœur allait se fondre d’angoisse : oui, tout cela était fini, fini sans retour, et avec mon bonheur avaient disparu tous ceux qui venaient avec moi quand je suivais les offices du mois de Marie. Et alors, — comme si cette évocation était assez puissante pour ranimer le passé, — quand je cessai d’avoir les yeux éblouis par le souvenir de tant de flammes, je m’aperçus qu’auprès de la femme qui m’avait conduit et qui pleurait encore, se tenait maintenant, pensive, décolorée et sereine, une petite forme imprécise. J’étais, depuis quelques minutes, entré dans une atmosphère si extraordinaire que je n’eus presque pas de surprise à reconnaître Béatrice telle qu’elle m’était apparue autrefois, à l’âge de treize ans, quand j’étais venu pour la première fois à Saint-Henri avec Frédéric Anthelme. Et la petite Béatrice mit sur l’épaule de la grande une main légère comme un flocon de neige et que j’imaginai aussi froide que lui, et elle lui dit à voix basse :
— Ainsi, Béatrice, voilà tout ce que tu me rapportes de la vie ?
Mme Succombe leva la tête et la regarda avec honte.
— C’est donc toi, dit-elle. Je pensais bien que tu ne m’avais pas définitivement quittée.
— Non, ma sœur, mais c’est toi qui es partie. Tu savais que je ne voulais pas te suivre là-bas, et te voici maintenant de retour. Dis-moi, que me rapportes-tu ?
Mme Succombe tendit devant elle ses mains pâles qui tremblaient.
— M’as-tu assez souvent dit que tu voulais connaître la vie, toute la vie ! Eh bien, ma sœur, dis-moi, qu’est-ce que la vie ?
— Je ne sais pas.
— Ici, nous avions fait un grand rêve, t’en souviens-tu ? Nous ne devions jamais nous quitter, nous confier toutes nos pensées, nous aimer infiniment, ne connaître du monde que la douceur, la pureté, l’intuition, la poésie. Nous jouions dans le jardin, le jour, avec les fruits et les libellules, la nuit, avec des étoiles. Quelles danses dans la mer avec les vagues, Béatrice, mais aussi quelles belles glissades sur la Voie Lactée ! Eudes avait pour amis les hommes les plus précieux de ce monde, t’en souviens-tu, Béatrice ? Ronsard, André Chénier, Rimbaud nous rendaient visite. Quelle belle fête nous donnâmes le jour où nous reçûmes Rossetti, mais quel bal masqué le soir où Rodolphe Töpffer entra chez nous pour la première fois ! Nous vivions entourés de magiciens, d’enchanteurs, de musiciens, de prophètes, nous savions les plus beaux vers, les musiques les plus nobles, et quand nous dormions, nos rêves étaient si beaux que parfois nous pleurions en nous réveillant de ne pas trouver auprès de nous, sur notre oreiller, cette fleur nommée Ansilia, qui était plus large, plus blanche et plus parfumée que les stéphanotis. Qu’as-tu trouvé là-bas, ma sœur, qui fût plus beau que tout cela ?