La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste, accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers relais.
Le baron voyageait un peu comme on se sauve.
A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient plus.
Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de Soissons, le soleil s'allumait.
Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs, l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de Laveline. Un simple voyage de noces.
Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.
Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne pourraient être rejoints.
Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues protectrices entre lui et les sans-culottes.
Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna au postillon de faire halte.
Celui-ci obéit de grand cœur. Il était navré de brûler ainsi, en route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...