On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des sucreries.
L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.
Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.
Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin, donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention, son instinct de conservation et sa volonté de vivre.
Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait, de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.
Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et dévisageant les passants.
Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud, était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris: maraîchers, soldats, petits bourgeois.
Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.
Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.
Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.