—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...

—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!...

Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de l'œil, disait à sa femme:

—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...

—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose de fâcheux, monsieur le major?...

—Il n'a échappé que par miracle à la mort...

—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues, impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.

Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa trahison.

Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés de s'enfuir sous des déguisements.

Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le maquis.