Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante dévouée.
On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des paolistes.
Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les mains, les visages des enfants en pleurs.
Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut traversé.
Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la poursuite des Bonaparte, passa en courant.
On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.
Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, d'un navire français croisant dans le golfe.
Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.
On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient déjà hors d'atteinte.
Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille et son chef étaient sauvés.