—Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous embrasse, vous à qui je dois la vie!

Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers lui...

Mais Catherine, reculant, dit vivement:

—Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité... vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé... sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure, pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi, tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...

Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre produisirent en lui une émotion extraordinaire.

—Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent, elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août, moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée impériale victorieuse...

—Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.

—Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...

—Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette? dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier ennemi.

—Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui éviter le traitement réservé aux espions...