Il faisait grand jour. La dernière nuit de la royauté était passée, et les Marseillais, en chantant, montaient à l'assaut du dernier donjon de la féodalité.

[IV]
UN CHEVALIER DU POIGNARD

Il était midi quand le canon cessa de gronder du côté des Tuileries.

Des rumeurs confuses s'élevaient, où l'on distinguait vaguement les cris de: Victoire! Victoire!...

De grosses nuées montaient au-dessus des maisons et des flammèches, des flocons de papier et de laine brûlés, tourbillonnaient et s'abattaient dans les rues...

Les péripéties de cette journée à jamais mémorable avaient été diverses.

Les sections avaient nommé chacune trois commissaires, qui devaient former la Commune de Paris. Pétion, le maire, appelé à l'Hôtel de Ville, avait été consigné chez lui, afin que l'insurrection pût agir en toute indépendance. Mandat, reconnu coupable de trahison, et tué, Santerre fut, à sa place, nommé commandant de la garde nationale. L'arsenal avait été forcé et des armes distribuées permirent à une première colonne, partie du faubourg Saint-Antoine, de se mettre en route.

Le roi, après avoir passé en revue les bataillons de garde nationale requis pour la défense du château, était rentré découragé en son appartement. Les seuls bataillons des Petits-Pères, de la Butte-des-Moulins, l'avaient acclamé. Les autres avaient crié: Vive la nation! A bas le véto! Et les canonniers, retournant leurs pièces, les avaient braquées sur le château.

Louis XVI se sentit donc perdu et vit son pouvoir et son prestige s'évanouir. Il alla demander asile à l'Assemblée nationale, dont la salle des séances, au Manège, était alors proche du jardin des Tuileries, à l'endroit où est aujourd'hui, rue de Rivoli, l'hôtel Continental. Trois cents gardes nationaux et trois cents Suisses l'escortèrent.

Les Suisses étaient au nombre de neuf cent cinquante, bien armés, bien disciplinés. La plupart ne parlaient que l'allemand. Cette troupe domestique, attachée à la personne du roi, fidèle surtout au point d'honneur de son contrat de louage, était décidée à se sacrifier pour le maître qui l'avait racolée et la soldait. Ignorant d'ailleurs la situation, la garde suisse, trompée par ses chefs et excitée par les Chevaliers du poignard, croyait encore, à l'aube du 10 août, qu'il s'agissait de défendre la personne du roi contre des brigands venus pour l'assassiner. Beaucoup, ainsi qu'en témoigna par la suite un de leurs colonels, M. Pfyffer, furent étonnés et ébranlés en voyant s'avancer, lors de la poussée populaire vers les portes du château, les gardes nationaux. L'uniforme les troubla. Ils pensaient n'avoir affaire qu'à la lie populaire, à des forcenés contre lesquels protestaient les honnêtes citoyens, et ils voyaient s'avancer vers eux la nation armée et organisée.