Fidèle amante des Français!

Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre, jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.

Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards, M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers, les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser l'armée.

Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux, si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le rejoindre.

Elle consentit enfin, le cœur gros, à quitter ce Paris qui lui tenait tant au cœur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle emmenait le beau Charles.

Lorsque, dans la suite de ce récit (La Maréchale), nous parlerons du divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers, dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.

Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines; même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur, comme dans une capitale rendue.

Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se retrouva hanté des visions de l'Orient.

Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.

Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la République.