Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître, le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante: «Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.

Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.

On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.

Il préparait avec certain fracas un projet de descente en Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les nations.

Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle, disait-il, qu'on ne me regardera plus.»

Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux, des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les soldes en retard.

Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait la splendeur de la terre promise:

«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie, et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre.»

La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,—les soldats plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre promis,—ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la suite.

Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle, dans l'entr'acte du drame palpitant.