Et, avec un soupir, elle ajouta:

—Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.

Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors l'humble officier d'artillerie.

Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le no 14.

La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant sa carrière prodigieuse.

Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer sa fortune, personne ne crut à son mérite.

Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition précaire où se débattaient les siens.

Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité française, quand Paoli eut quitté l'île.

Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.

Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.