Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.
Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec Junot, Marmont et Bourrienne.
Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.
Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez Fauvelet, qui lui avança quinze francs.
De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la lutte.
A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.
Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écœuré à l'odeur du sang.
Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.
[VIII]
LE JOLI SERGENT
Tel était l'homme, encore inconnu, obscur, mystérieux, que Catherine Lefebvre venait trouver dans sa chambrette d'hôtel meublé, où il attendait impatiemment la fortune, déesse capricieuse et tardive, qui ne se décidait pas à venir frapper à sa porte.