Tout lui semblait contraire. Rien ne lui réussissait. La malechance le poursuivait...
A son retour du Carrousel, en cette matinée sanglante du 10 août, il avait cherché, dans le travail, le repos de l'esprit, la distraction de ses ennuis et l'oubli du spectacle tragique auquel il avait assisté de la boutique du prêteur sur gages.
Il avait déployé une carte de géographie et, attentivement, s'était mis à étudier la région du Midi, le littoral de la Méditerranée, Marseille et surtout le port de Toulon, où la réaction royaliste s'agitait et que menaçait la flotte des Anglais.
De temps en temps, il repoussait la carte, se plongeait la tête dans les mains, et rêvait...
Sa pensée ardente s'échauffait... Comme le voyageur des sables, devant lui il entrevoyait de féeriques et prodigieux mirages...
Des villes prises où il pénétrait en vainqueur, monté sur un cheval blanc, au milieu de l'agitation des foules, des acclamations des soldats... Un pont que la mitraille balayait et qu'il traversait, un drapeau à la main, entraînant des bataillons, refoulant l'ennemi... Des cavaliers étranges, aux riches vêtements de laine brodée d'or, qui tourbillonnaient le cimeterre levé, autour de lui, impassible, et tout à coup s'arrêtaient, jetaient leurs armes et inclinaient leurs turbans devant sa tente... Puis, des foulées triomphales, parmi des monceaux de combattants vaincus, en des pays lointains, variés, changeants... Le soleil ardent du Midi brûlant sa tête, la neige du Nord poudrant son manteau... et, aussi, des fêtes, des défilés, des cortèges... des rois soumis, prosternés, des reines lui offrant la coupe de leurs seins... les ivresses, les gloires, les apothéoses...
Tout ce rêve fantastique se fondait, se reformait pour s'évanouir de nouveau, tandis qu'il rafraîchissait son front brûlant dans sa main...
Rouvrant les yeux, la réalité laide et ridicule de sa chambre d'hôtel lui apparaissait...
Un sourire amer errait sur sa lèvre, et, son esprit positif reprenant le dessus, il chassait le trompeur fantôme; cessant de voir le mirage, il envisageait avec des yeux nets ce qui l'entourait, il examinait, avec un froid raisonnement, l'inquiétante situation, le présent mauvais, l'avenir probablement pire...
Sa position était déplorable, et nul changement ne paraissait probable...