Et son doigt fiévreux pointait, sur la carte étalée, une place inconnue, visible pour lui seul, d'où il foudroyait, par la pensée, la flotte anglaise.
[IX]
LE SERMENT SOUS LES PEUPLIERS
Le comte de Surgères, dont le château, auprès de Laval, baignait ses vieilles tourelles crevassées dans la Mayenne, aux premiers grondements de la Révolution, s'était empressé de gagner l'hospitalière rive du Rhin.
A Trèves, puis à Coblentz, il s'était campé, résolu à observer, en spectateur tranquille, les bouleversements.
Nominalement il avait pris du service dans l'armée des princes, mais, excipant de son âge et de ses précoces infirmités, quoiqu'il eût à peine dépassé la cinquantaine, le comte de Surgères s'était surtout attaché à bien vivre et à attendre les événements en repos, sous la protection des armées impériale et royale, dans les calmes petites cités rhénanes.
L'empressement qu'il avait mis à quitter son domaine ne tenait pas seulement à la terreur des sans-culottes ou à l'amour pour ses princes...
Le comte, resté veuf sans enfants, après quelques courtes années de mariage, avait, depuis un assez long temps, une liaison secrète avec la femme d'un gentilhomme du voisinage, royaliste ardent et qui parlait, dès la nuit du 4 août, de prendre les armes, de faire sonner le tocsin et d'appeler les paysans à la défense de la religion et des fleurs de lys.
M. de Surgères, vu son intimité avec son voisin, n'aurait pu se dispenser de le suivre par les grands chemins.
Mais il n'avait que des goûts de chevalerie fort paisibles; se bornant aux hommages à rendre aux dames, il laissait aux amateurs de prouesses brutales les honneurs du combat.
De plus, il commençait à éprouver une terrible lassitude de son amoureux servage. La dame de ses pensées ne s'était pas seulement alourdie avec l'âge; jadis si mince, si élégante, si fluette, si poétiquement sylphide, à présent robuste et massive quadragénaire, à la poitrine formidablement bastionnée, elle lui pesait lourdement à l'âme. De tous les corps pondéreux, la femme qu'on cesse d'aimer est assurément celui qui offre le plus de densité.