Ainsi pensait le comte de Surgères, homme d'esprit, ami du plaisir, mais détestant les reproches, les pleurs, les jalousies, les menaces. Son caractère indépendant, un peu philosophique,—il avait, dans sa jeunesse, à Paris, fréquenté les encyclopédistes,—s'accommodait mal de tout joug. La chaîne de l'adultère lui paraissait la plus insupportable.

S'il avait longtemps patienté et conservé, auprès de la marquise de Louvigné, l'attitude fatigante d'un soupirant en titre, c'est qu'il s'ennuyait fort en son domaine, qu'il était trop désargenté pour vivre à la cour et que la marquise était la seule personne courtisable des châteaux d'alentour.

Pour lui donner une rivale, il eût fallu se déplacer, chercher en quelque manoir éloigné une gentille châtelaine, ou bien tomber dans la bourgeoisie en aimant à la ville. M. de Surgères, en sage, s'était contenté du bonheur qu'il trouvait à portée de fusil.

Mais les événements s'y prêtant, et d'une part les exigences héroïques du marquis, voulant absolument l'entraîner dans les bois et le forcer à la guerre des haies,—de l'autre la prétention de la marquise de jouer les duchesses de Longueville, en cette Fronde qui pouvait être terrible, et de chevaucher par les grands chemins, la cocarde blanche au chapeau et des pistolets à la ceinture, avaient complètement décidé le comte à prendre la route de l'émigration.

Cette résolution avait le double avantage de ne pas laisser douter de ses sentiments de fidélité envers le roi, et en même temps de le délivrer de l'amazone obèse et du gentilhomme trop ami des embuscades parmi les buissons.

Il était seul et relativement libre. Il annonça donc son départ, un beau matin, et le brusqua, prétendant avoir reçu un message pressant du comte de Provence, l'invitant à le rejoindre au plus vite, à l'étranger.

Dans la crainte que le marquis ne renonçât à sa guerre paysanne et surtout que la marquise ne voulût galoper dans les plaines du Palatinat, le comte ajouta malicieusement que le comte de Provence témoignait toute sa reconnaissance à son fidèle Louvigné de son zèle à garder à la couronne les provinces de l'Ouest.

Enchanté de cette marque de la confiance royale, le marquis laissa partir son ami.

La marquise pleura un peu, mais, toute consolée à l'idée de guerroyer, de coiffer un chapeau à cocarde et d'avoir une carabine accrochée à la selle du cheval puissant qui la porterait, elle sourit, à travers ses larmes, quand le comte de Surgères, lui faisant ses adieux, en présence de son mari, demanda la permission de l'embrasser.

Tandis qu'il penchait ses lèvres vers elle, un peu gêné par les ouvrages avancés qui protégeaient sa poitrine, Surgères eut le temps de lui glisser ces deux mots à l'oreille: