—Où faut-il aller?...

—A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne chance, citoyen médecin!...

—Salut, citoyens commissaires!...

—Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.

Marcel lui montra la porte.

—Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le tabellion, riant faux.

Bertrand Le Goëz se retira en se frottant les mains. Il avait gagné la partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.

Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord du ruisseau, sous les peupliers...

Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.

Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au régiment...