Lefebvre secoua la tête et eut un geste de désespoir.

—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le maître!...

—Toi! un maréchal de France!...

—Ecoute, femme, j’ai déjà eu cette idée... dès que j’ai appris qu’Henriot, que j’aime comme mon fils, se trouvait pris, sur le point d’être fusillé, j’ai eu la pensée de n’entendre aucun avis, de n’en faire qu’à ma tête... sur-le-champ je voulais donner aux tambours l’ordre de battre la charge, et à la tête du 44e de ligne et de tout ce que j’aurais pu rassembler d’hommes, j’aurais couru droit aux remparts, j’aurais tenté d’escalader les glacis... on m’en a empêché!... Des renforts arrivent... m’a-t-on assuré, il faut les attendre, Mortier est en route avec des régiments nouveaux, de l’artillerie... l’Empereur a ordonné de faire un siège dans les règles... Ces sacrés ingénieurs se f...... de moi, parce que, disent-ils, je ne suis que brave, et les villes comme Dantzig ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut des plans, des calculs, des machines de géométrie où je ne comprends rien... l’Empereur les comprend, lui, c’est un savant... il aime à présent la guerre savante... Le général Chasseloup m’a montré des notes particulières de Napoléon... Alors j’ai rengainé mon sabre et je suis revenu ici bien accablé, bien découragé... J’ai beau être maréchal de France et commandant en chef, je ne peux pas sauver mon cher Henriot, sous le prétexte que je n’ai pas été assez à l’école!... Ce ne sont pourtant pas des maîtres d’école qui m’ont appris à battre depuis quinze ans les Autrichiens, les Russes et les Prussiens sur tous les champs de bataille de l’Europe!...

—Alors, c’est fini... Henriot va mourir?...

—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j’entrerai dans Dantzig, car j’y entrerai, rien ne pourra m’empêcher d’empoigner le gredin d’autrichien qui a livré Henriot. Quand je devrais commander moi-même le peloton, je te le jure, Catherine, la ville prise, il sera fusillé, ce comte de Neipperg!

La maréchale poussa un cri.

Elle saisit vivement le bras de son mari.

—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle en proie à une émotion extraordinaire.

—Le comte de Neipperg... C’est cet ennemi acharné de Napoléon. Le consul général autrichien...