Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu’elle entra sous la tente impériale, où Rapp l’introduisit.

Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l’Empereur, attendant qu’il l’interrogeât.

Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à travers l’Europe.

Catherine, rassurée par le ton de l’Empereur, qui s’était empressé de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle fit part des inquiétudes de l’Impératrice; l’esprit toujours hanté des dangers que courait l’Empereur dans cette campagne lointaine, Sa Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier point de sa mission: d’une voix légèrement voilée, elle annonça la douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l’enfant d’Hortense.

Un sanglot court et brusque s’échappa de la poitrine de l’Empereur...

Il aimait cet enfant. Il s’y était attaché. Ce conquérant impitoyable, ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette faiblesse d’adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n’ayant conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d’un enfant et la carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les enfants des autres.

Que de fois on l’avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d’argent, les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là, il s’interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des instructions à quelque préfet des Bouches-de-l’Escaut ou des montagnes de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l’enfant sur son dos.

Il était alors l’oncle Bibiche. C’était ainsi que le petit Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant terrible.

Il avait projeté d’adopter le fils d’Hortense. Sans doute, il n’ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes insinuaient qu’il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors qu’elle était déjà grosse de ses œuvres. Le Moniteur avait annoncé, par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était accouchée d’un garçon le 18 vendémiaire», comme s’il s’était agi d’un héritier de l’Empire. On avait fort commenté cet avis officiel.

Mais Napoléon n’était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions scandaleuses.