On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari n’eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace protection accordée au jeune général d’artillerie. Au 13 Vendémiaire, Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l’Intérieur, et contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de la Convention.

Bonaparte se montra d’ailleurs reconnaissant envers Turreau d’abord, puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à l’armée d’Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie, abandonnée, misérable, il donna d’abondantes gratifications.

Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès est l’héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s’informa. C’était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu l’ordre de rejoindre l’armée d’Egypte. S’embarquer au premier quartier de la lune de miel, c’était pénible pour les deux amoureux. La petite modiste eut l’aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se glisser à bord du bateau qui emmenait son mari.

Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume d’homme, s’enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l’aperçut et s’en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d’abord les cadeaux du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d’embarquement. On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la France. Le général en chef l’avait distingué pour sa capacité, pour son intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son importante tâche, il reviendrait à Damiette.

L’officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement maladroit, il renversa une carafe d’eau: voilà la robe de la jeune femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l’emmène dans un appartement, sous le prétexte de lui permettre d’essuyer l’eau et de réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame les soins que réclamait l’aspersion, et elle revint la coiffure si en désordre, bien que la carafe n’eût pas inondé si haut, que les convives surent immédiatement à quoi s’en tenir.

Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais qu’il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours comme dans les comédies, Fourès, qu’on croyait bien loin, sur la route de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut brusquement, ainsi qu’un diable surgissant d’une trappe.

Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général Bonaparte, l’amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le mari de la maîtresse en titre en lui donnant d’ironiques conseils et des renseignements fort précis.

Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s’en prendre à son supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres. Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l’appela familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d’elle, lui permit de l’accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu’il se serait déclaré prêt à l’épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui un enfant.

Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d’impressionner Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l’avis de la naissance de l’enfant d’Eléonore de la Plaigne, qu’il était peut-être impuissant à engendrer.

Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord de l’América, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée de son second mari qu’elle avait consciencieusement trompé, Bellilote partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une fidélité à l’Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et d’autres ingrats chamarrés.