Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait nullement la peinture; en œuvres littéraires il n’aimait que la tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer le majeur du mineur, prêtant peu d’attention à la symphonie, il éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine. On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute l’Italie en donnant à cet eunuque musical l’ordre de la Couronne de Fer. Aussi la passion qu’il éprouva pour la Grassini, cantatrice célèbre, naquit-elle autant de l’audition que de la vue de cette belle personne. C’est à Milan que Bonaparte l’admira et la connut. Il la fit venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une petite maison de la rue Chantereine. Elle s’ennuyait. Un violoniste, Rode, s’offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d’archet de l’artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la suite, chaque fois qu’elle traversait Paris, en revenant de chanter à Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l’Empereur, conservant d’elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut l’ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon.
Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les compagnes éphémères de l’Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de l’Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne lyrique; mademoiselle Bourgoins qu’il eut la cruauté de faire annoncer dans sa chambre, un soir qu’il travaillait avec son ministre Chaptal, dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire de l’Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son amant lui valut d’être exclue du Théâtre-Français, à l’instigation des gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui administraient la scène.
Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l’amour à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout bonheur que la main n’atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas s’étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de chambellans ou d’officiers de sa maison, de lectrices de l’Impératrice, qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant avait la clef.
Ces distractions physiques, l’Empereur les eut d’abord parce qu’il y éprouvait satisfaction, qu’il était vigoureux et bien portant,—il faut se rappeler qu’à l’époque du siège de Dantzig il n’a que trente-huit ans,—et ensuite parce qu’il redoutait une liaison, un attachement qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l’attention, de la volonté. Et puis il craignait l’influence que pourrait avoir une maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d’influence féminine dans son entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de la chambre du conseil.
Cette appréhension d’une favorite, d’une maîtresse régnante, comme les Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l’ancienne monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes aventurières comme madame de Vaudey.
Cette femme intrigante et coquette était la fille d’un militaire célèbre, Richaud d’Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut nommée dame du palais en 1804 et accompagna l’Impératrice aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été rejoindre Joséphine, qu’il la connut. Napoléon s’en dégoûta un jour qu’elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable. Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à l’Empereur; l’aide de camp de service qu’il envoya, avec l’argent sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d’Auteuil, présidant un joyeux souper et ne pensant pas du tout l’achever promptement chez Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses services au prince de Polignac, proposant d’attirer l’Empereur dans un guet-apens et de le faire assassiner.
Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle Lacoste, petite blondinette qui n’était pas admise au salon de l’Impératrice et se tenait dans l’antichambre, puis Félicité, fille d’un huissier de l’Empereur et qui avait pour fonction d’ouvrir la porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de Rémusat, qui n’avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial; mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck de Napoléon, vint brusquement l’avertir de la visite du souverain. Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d’avoir un enfant de l’Empereur, ou de faire croire qu’elle était grosse de lui. Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l’heure. La Restauration la récompensa des méchants propos qu’elle tint sur l’Empereur en nommant son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger.
Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de l’empereur, celle qu’il a aimée profondément et qui lui est restée fidèle jusqu’à l’exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska, la belle Polonaise.
Pendant le siège de Dantzig, l’Empereur allant à Varsovie, reçut à un relais de poste les compliments et un bouquet d’une députation de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et charmante, avec de grands yeux bleus, candides.
Duroc la présenta pour qu’elle débitât son compliment. Elle demeura troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de l’Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l’espoir de la revoir à Varsovie.