Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l’épouse du comte Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf ans. Pour l’épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur d’un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme s’appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire, était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine l’âme d’une héroïne. L’amour de la patrie dominait son être. Elle donna sa main au vieux noble en souhaitant d’avoir un fils qui contribuât à délivrer la Pologne.
En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N’a-t-il pas infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie.
Dès lors, dans son cœur, l’admiration pour l’Empereur a pris une telle place qu’à la première occasion un autre sentiment doit naître inévitablement.
Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt d’accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque. Ils avaient remarqué l’attention profonde avec laquelle, à un bal, l’Empereur l’avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions de l’Empereur durant un dîner auquel elle assistait n’ont pas échappé à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa vertu. L’amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout des auxiliaires. Son mari même l’engage vivement à se rendre aux invitations de l’Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle l’histoire d’Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus, délivra le peuple d’Israël accablé. On la presse, on l’entoure, on l’entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire de la patrie.
Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on obtient d’elle une entrevue avec l’Empereur. Elle s’y rend, comme au supplice. Duroc l’introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les yeux avec ses mains et s’affaisse, anéantie, dans un fauteuil.
Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia. Napoléon eut le tact et l’habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna chez elle, cette nuit-là, telle qu’elle était venue. Cette respectueuse attitude de l’Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc, dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de sa patrie à l’amoureux empereur qui ne proférait que des paroles passionnées.
On peut dire que Marie Walewska n’aimait point Napoléon quand elle devint sa maîtresse; mais depuis elle s’attacha fortement à lui; et quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu’à sa chute, il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l’île d’Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de son sexe et l’ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand soldat vaincu! L’une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut l’annonce que le misérable Hudson-Lowe s’empressa de lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le général comte d’Ornano, ancien colonel des dragons de la garde.
La nouvelle de la naissance de l’enfant d’Eléonore, apportée par la maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l’Empereur vers la belle Polonaise.
Puisqu’il pouvait engendrer, puisqu’il n’y avait aucun obstacle physique de son côté, et que l’absence d’héritier de l’empire provenait uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska était susceptible, elle aussi, de devenir mère.
Pourquoi n’adopterait-il pas son enfant?