Et il vit l’officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait sur la tête...

Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu près la haute et curieuse fortune dont il était l’objet, que lorsque Napoléon, prenant l’épée et lui frappant légèrement trois coups sur l’épaule, lui dit avec la gravité d’un pontife officiant:

—Au nom de l’Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette dignité!...

Puis d’une voix plus douce:

—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre Empereur!...

Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais, battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter.

C’était un acte politique d’une importance énorme que cette élévation d’un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque ridicules.

Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l’aide d’une aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa cour les représentants de l’ancienne aristocratie. A présent, il voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles, illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et grâce aux dotations qu’il se proposait de leur accorder, se mêleraient, se confondraient avec les descendants des familles de la vieille France. Ainsi selon lui serait cimentée l’union des deux France et son œuvre dynastique serait parfaite.

Cette pensée de créer une noblesse d’empire s’ajoutait, dans son cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d’alliance avec une famille souveraine.

Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il siégerait, lui, l’Empereur.