Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine, on voyait au premier rang Junot, gouverneur de Paris, l’ancien sergent dont Bonaparte avait fait son aide de camp, puis un général de division, fort assidu auprès de la reine de Naples.
Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale.
La voiture de Junot attendait jusqu’à des heures très avancées dans la cour de l’hôtel de Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait de rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre, se vantait de faire Caroline veuve, quand elle en témoignerait le désir. Une seule crainte les retenait: l’arrivée de l’Empereur. Lui absent, tout le monde à sa cour se lâchait, s’abandonnait, ne connaissait ni freins, ni lois. La seule nouvelle de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous ces orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire et son génie faisaient des personnages. Seules, les deux abominables mégères qu’il avait le malheur d’avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse, une simple prostituée, ne comptait pas, osaient braver le terrible vainqueur. Il avait la sottise d’aimer, d’adorer sa famille, ces êtres méprisables et sans valeur pour lesquels il avait prodigué les faveurs. Dans l’affaire de Junot, toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha à son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il avait fait le gouverneur de Paris, de compromettre trop publiquement la reine de Naples, et il l’exila en Portugal, avec le grade d’ambassadeur et le titre de duc d’Abrantès. Sa colère, on le voit, n’était pas bien terrible vis-à-vis des soudards sans mérite qui abusaient de sa familiarité et rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder sur le trône en devenant le mari de sa sœur.
La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même.
Epoux de l’archiduchesse d’Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat, un Junot, un Joseph, s’imaginer gouverner la France et le monde après lui, c’était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l’ont exploitée terriblement en appelant à eux l’étranger et en livrant la France, grâce à la trahison de l’infâme Marie-Louise, à leurs bons amis les Cosaques et les Prussiens.
A l’heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le brave maréchal déjeunait avec l’Empereur.
Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre eut deux ou trois absences.
Chaque fois que Napoléon l’appelait: «monsieur le duc», il tressaillait comme s’il se fût agi d’une personne étrangère à qui la parole était adressée.
Napoléon parfois aimait à plaisanter.
Il savait Lefebvre honnête et pauvre.