Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec hardiesse les dames consternées:

—Oui, l’Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui ne sait pas ce que c’est que l’argent, lui sobre, économe, et qui vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les frotteurs qui s’emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce sont les maréchaux, ce sont les souverains que l’Empereur a faits qu’on devrait déshabiller et fouiller à fond!...

Sa voix tremblait de colère. Forte de l’incontestable probité de Lefebvre, l’honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus volaient l’empire en attendant qu’ils trahissent l’Empereur.

Caroline de Naples était audacieuse, et l’orgueil d’être reine lui donnait une audace plus grande:

—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l’époque des vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le beau temps vraiment où l’on se tutoyait et où l’on était suspect quand on se lavait les mains!...

—N’insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d’une voix frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté... Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui les attire... Ce qu’ils cherchent surtout dans la victoire, c’est le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d’ailleurs héroïquement, votre roi Murat... L’Empereur ne voit pas que le jour où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n’y aura plus de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l’aigle blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne, tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra se battre pour l’honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix, tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu’elle aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui voudront conserver leur trône d’un instant!...

Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les princesses démontées.

Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:

—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une duchesse!...

Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref salut à l’Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses hautaines belles-sœurs.