Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment il comptait battre sur-le-champ les Russes, qui ne pouvaient se déployer dans la plaine, gênés qu’ils étaient par le cours sinueux de l’Alle.
Avec une clairvoyance et une promptitude merveilleuses, il décida d’occuper la ville de Friedland, qui formait le fond de la cuvette de l’Alle. Il fallait donc enlever d’abord les ponts formidablement défendus. On attaquerait à droite, et l’on pousserait devant soi les Russes acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux mouvement tournant que Napoléon devait diriger, il lui fallait charger un chef sûr et intrépide de la prise des ponts.
Ce fut à Ney, le brave des braves, qu’il s’adressa.
Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant Friedland:
—C’est là qu’il faut aller, dit-il. Marchez droit devant vous, sans regarder ni derrière, ni autour... Enfoncez dans cette masse d’hommes et de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans Friedland, coûte que coûte... Ne vous inquiétez pas de ce qui se passera à votre droite, à votre gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec l’armée pour y veiller... Allez, maréchal, et donnez à Marengo un anniversaire immortel!...
Ney partit avec un tel enthousiasme que l’Empereur dit, en le montrant à Mortier:
—Ney, ce n’est plus un homme, c’est un lion!
Tandis que le héros destiné à périr sous les balles des assassins de la Restauration, marchait vers les ponts que gardaient si énergiquement les Russes, l’Empereur rassembla ses généraux et, avec un sang-froid prodigieux, leur dicta à tous ses instructions, de peur que dans le trouble de cette hardie manœuvre des points fussent omis ou des ordres oubliés.
Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et Lannes, Mortier un peu en arrière, puis la division des braves Polonais commandés par Dombrowski et les dragons de Latour-Maubourg.
L’armée française ainsi échelonnée formait une masse imposante de quatre-vingt mille hommes.