Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent d’eux-mêmes dans la ratière que leur a tendue Napoléon. La garde impériale alors, cachée dans un ravin, se montre et, baïonnette au canon, aborde enfin les vaillants soldats russes.

Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie, la fête horrible de l’arme blanche. Un combat des temps anciens. Les Russes perdent du terrain. Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal Ney rejoint le général Dupont au milieu de Friedland en flammes.

Alors Napoléon, comme un mécanicien qui pousse et manœuvre à son tour, à son heure, les leviers d’une machine bien réglée, donna l’ordre de porter toute l’armée en avant. La poussée fut formidable. L’armée russe en débandade s’évanouit dans l’obscurité. Il était dix heures du soir et Napoléon, victorieux, descendant de cheval, mordit dans un morceau de pain de munition que lui tendit un soldat. C’était son premier repas de la journée.

Au moment où il s’approchait d’un feu de bivouac pour sécher ses bottes mouillées au passage d’un ruisseau, une immense clameur s’éleva des rangs du corps d’armée de Lannes:

—Vive l’Empereur d’Occident! criaient les soldats enthousiasmés.

Napoléon n’eut aucun mouvement de satisfaction et d’orgueil en entendant ce titre nouveau dont le saluaient ses soldats.

Il réfléchit et murmura:

—Empereur d’Occident! c’est un beau nom... un grand rôle... Ah! si l’empereur Alexandre voulait s’entendre avec moi!... à nous deux nous pourrions nous partager le monde!...

Et un soupir s’échappa de sa poitrine.

C’était le commencement de ce qu’on a appelé la folie napoléonienne; l’alliance russe fut le premier symptôme de désordre mental du grand homme, le premier pas en avant vers l’abîme.