Napoléon était tout changé, depuis qu’il avait la certitude de devenir le gendre d’un roi, d’un vrai roi, sa marotte.

Il se regardait avec curiosité. Il s’interrogeait avec anxiété. Il se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les mâchoires devant les glaces comme pour s’assurer de la solidité et de l’éclat de sa denture.

A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et d’aspect.

Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d’un de nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c’est qu’il ne marchait qu’entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et autres colosses de l’armée.

Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues, s’était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses joues se gonflaient, son menton s’arrondissait. La médaille antique du général d’Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très peu abondante, sa chevelure s’éclaircissait, la calvitie faisait ses ravages; son front, naturellement découvert et haut, s’agrandissait; les tempes commençaient à se dégarnir.

Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la puissance acquise, semblaient s’être emplis d’une lumière rayonnante, projetant alentour comme un éblouissement.

Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l’ont subi. Nul ne l’affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l’œil dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d’hommes autant qu’un destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes suggestifs, pourra expliquer, mieux que l’analyse historique, l’incomparable force de séduction dont fut pourvu l’Empereur.

Les particularités physiques de Napoléon n’avaient rien d’anormal. Sa tête était d’une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence (60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très sensible. Il fallait lui garnir d’ouate ses fameux petits chapeaux. Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées. Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand l’artillerie n’arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à charger.

Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue le reposait. Il était doué d’une force de travail exceptionnelle. Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette note écrite de sa main en marge d’un état qui lui était remis par le comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n’a-t-on pas mentionné deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s’en souvenait et, au milieu d’une paperasserie formidable contenant tout le contingent et tout l’effectif de ses armées, il était étonné de ne pas retrouver ses deux canons d’Ostende. Il montrait à Lacuée, revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l’état A représentant la situation de l’armée, après la réception des conscrits de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si bien fait qu’il se lit comme une belle pièce de poésie.»

Il se trouvait donc dans la force de l’âge et au sommet de la puissance quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise.